Difficile de savoir ce qui se passe ce mercredi à Téhéran, lors de la manifestation appelée par l'opposition. Le régime a pour l'instant réussi à mettre l'information en quarantaine. Selon les informations diffusées par Twiter, reprises sur
l'un des blog de la diaspora iranienne, 100 000 manifestants seraient rassemblés depuis 13 heures et leur nombre croîtrait sans cesse.
La manifestation de lundi a démontré en tout cas -si l'on se fie aux informations qui viennent de Téhéran- que le camp de l'opposition était massif, face à celui d'Ahmadinejad. La manifestation contre la fraude aurait rassemblé jusqu'à 2 millions de personnes selon les estimations d'un participant rapportée sur le blog de
Juan Cole. Il souligne que les manifestants occupaient toute la Enghelab Street, la plus large avenue de Téhéran, longue de six kilomètres. La contre-manifestation de soutien au régime a rassemblé elle mardi plusieurs dizaines de milliers de manifestants, 100 000, 200 000 tout au plus. Un rapport de 1 à 10, ce n'est pas rien. Il rend compte de la force d'une mobilisation qui, pour le moment, n'en est qu'à ses débuts.
Rien d'étonnant d'ailleurs. La première manifestation appuyée par Moussavi-Karoubi-Khatami, rassemblait tous les opposants au régime Ahmadinejad-Khamenei, le président et le guide suprême. La seconde leurs stricts soutiens, dont les fonctionnaires des forces de répression, les milices Bassiji, leurs familles, les électeurs d'Ahmadinejad.
La victoire de ce dernier en 2005, lors des dernières élections présidentielles reposait sur l'abstentionnisme, le découragement, le repli sur soi de l'écrasante majorité des électeurs, à Téhéran tout particulièrement. Un abstentionnisme ancré sur les déceptions encaissées depuis des années face à l'échec de la politique de l'ex-président Mohamed Khatami, incapable de faire passer les réformes qu'attendaient ses électeurs face à la résistance des gardiens de la constitution et du guide suprême. Face à ce mur, Khatami, partie prenante lui même de la caste qui dirige l'iran depuis la fondation de la République islamique se refusera à en appeler à la mobilisation populaire, voire désavouera les manifestations des partisans des réformes, afin de ne pas semer le chaos.
L'élection d'Ahmadinejad en 2005 n'a jamais rien eu à voir avec l'enthousiasme populaire. Et je doute fort qu'il rassemble aujourd'hui plus de 35% des Iraniens derrière lui. Il suffirait d'élections « propres » pour s'en rendre compte (!).
Après avoir fait l'expérience de quatre ans d'Ahmadinejad -pires encore pour eux que les années Khatami- les abstentionnistes se sont donc engouffrés dans l'espace ouvert par la candidature de Moussavi, un pilier de la révolution islamique lui aussi pourtant.
Nombre d'opposants au régime, chez les jeunes par exemple, ne se font d'ailleurs guère d'illusions sur le duo Moussavi-Rafsandjani qui fait face au duo Ahmadinejad-Khamenei, par les hasards des affrontements de clans et de personnes pour le pouvoir, au sein de la République islamique qu'ils ont eux même, ensemble, créée.
Moussavi n'est que « le moindre mal , tout vaut mieux qu'Ahmadinejad», expliquent des jeunes interviewés dans un café Internet de Téhéran nord par le correspondant du quotidien allemand
Tageszeitung. « Moussavi on ne peut pas non plus lui faire confiance, mais on ne dispose de rien de mieux ». Le propriétaire du café internet explique lui que Moussavi au moins a fait la preuve lorsqu'il était premier ministre autrefois qu'il « savait gérer un pays. » Sous l'oeil réservé voire indifférent des jeunes consommateurs.
Le camp des opposants à la fraude est des plus divers et rassemble tout et son contraire. Du jeune « occidentalisé » des quartiers privilégiés, à l'écrasante majorité des étudiants, en passant par les enfants des familles des quartiers populaires coincés entre l'échec scolaire, le chômage, la drogue, la répression sexuelle, vestimentaire, cinématographique et musicale, sous l'oeil des gardiens de la morale, les bataillons de Bassiji, bâtons, motos et tchadors - parmi ces gardiens de l'ordre islamique on retrouve beaucoup de jeunes qui ne voient aucun autre avenir. Le flot des opposants regroupe des conservateurs écoeurés du populisme d'Ahmadinejad, des réformateurs sincères, en passant par tous ceux qui rêvent d'un peu de mieux être, de respect, de liberté, ou sont réfractaires depuis des lustres à un système qui n'a rien de naturel pour les Iraniens et repose sur l'écrasement d'une part des acteurs de la révolution contre le Shah.
La force de ce rassemblement, en dépit de ses diversités, est de vouloir tous, au minimum, la même chose pour l'instant: la fin d'Ahmadinejad et de la dictature du guide suprême Ali Khamenei.
Une exigence radicale qui pose d'emblée la question du pouvoir, sous la forme de l'annulation des élections du 12 juin et de l'organisation d'un nouveau scrutin. Une revendication qui semble impossible à négocier.
Après avoir tenté de faire l'innocent en saluant la victoire magnifique d'Ahmadinejad comme un don de Dieu, Khamenei est d'ailleurs redescendu sur terre à la vue des protestations monstres qui ont débuté immédiatement lors de la proclamation des résultats du vote. Et a entamé la marche arrière. Le conseil des gardiens de la constitution a reçu l'ordre de vérifier les résultats du scrutin à la demande des candidats vaincus. Mais il est probable qu'il ne modifiera en rien le résultat final. Ce qui signifierait avouer la fraude. Le compte à rebours a été lancé, le conseil n'a plus que huit jours avant de rendre son verdict, tandis que les manifestations vont probablement rester quotidienne.
Un bain de sang pour écraser la mobilisation n'est pas impossible. Ahmadinejad n'a aucune intention de rendre le pouvoir. Il a eu le temps de placer ses hommes aux postes de commandes. Ceux qui lui sont proches, chez les gardiens de la révolution, dans l'armée, ont prévenu déjà qu'il n'y aurait pas de « révolution de velours en Iran ». Ils profitent à plein pour leur part de ce qu'ils reprochent à Rafsandjani lorsqu'ils l'accusent d'avoir fait fortune sur le dos de la révolution. A la tête des ministères ils bénéficient des contrats d'états, du commerce des ressources pétrolières, et des bénéfices du marché noir. Ahmadinejad peut compter sur eux, sur leurs troupes, sur les milices du pouvoir et sur l'électorat qui le soutient. Ce qui constitue en tout une force armée, non négligeable.
Un danger dont sont très conscients Moussavi, ses partisans et l'écrasante majorité des manifestants. D'où leurs consignes de s'adresser en permanence aux forces de répressions pour les convaincre de rester passives.
Mais un bain de sang pour faire rentrer les manifestants dans le rang pourrait aussi être fatal à terme pour le régime. L'armée suivrait-elle comme un seul homme? Des Ayatollahs et des membres du clergé chiite ont déjà multiplié les signes à Quom, la ville sainte iranienne, pour montrer qu'ils ne suivaient pas Khamenei et Ahmadinejad. Or sans l'appui du clergé que reste-t-il de la République islamique?
Le camp Moussavi est également bien armé sur ce terrain. Le bras de fer avec Ahmadinejad-Khamenei est une lutte au sommet entre les artisans de la République islamique, eux même. Rafsandjani est depuis des lustres l'ennemi de Khamenei. Il a su se faire élire à la tête du comité des experts qui est en théorie chargé de « surveiller » le guide suprême après l'avoir élu et peut éventuellement le démettre s'il juge qu'il est indigne de sa fonction. Ce qui est le cas actuellement, selon Rafsandjani, qui serait à Quom depuis ces derniers jours. Il aurait même selon certaines sources convoqué une réunion d'urgence du comité des experts.
Un sérieux obstacle pour Ahmadinejad? Il faut observer tout de même qu'il n'a pas hésité lors de la campagne électorale à traîner dans la boue Rafsandjani, publiquement, sur les écrans de la campagne électorale, l'accusant de s'être enrichi sans limites sur le dos de la révolution islamique. Une manière de retirer à l'avance toute valeur à quelque condamnation du comité des experts dirigé par Rafsandjani!
Ahmadinejad est par ailleurs un laïque, un militaire, qui n'hésite pas à se confronter au clergé. Après avoir organisé la fraude reculerait-il devant un coup de force?