Les succès des manifestations hebdomadaires du mouvement "Pegida", "Patriotes européens contre l'islamisation de l'occident", reste pour l'instant une exception limitée à Dresde.  La première tentative berlinoise de rassembler un mouvement identique, "Bergida", contre l'immigration, les demandeurs d'asile, le 22 décembre, avait été un somptueux échec. La manifestation rassemblant quelques individus seulement devant la Brandenburger Tor. Le 5 décembre les contre-manifestants étaient si nombreux qu'ils ont même bloqué "Bärgida" sur place. Même scénario ou presque à Cologne ou la cathédrale avait éteint ses lumières. "Hogesa" "Hooligans gegen Salafismus", tentative de rassemblement de l'extrême droite et des Hooligans, qui est apparu à Cologne en octobre 2014 avec 5000  manifestants, a tenté de rééditer un tel rassemblement. à Hanovre avec 3000 manifestants "seulement", le 15 novembre. "Sagesa" initiative lancée dans la Sarre par le parti néo-nazi NPD  a rassemblé 250 manifestants le 22 novembre -"Hogesa" qui tente de devenir un mouvement fédéral dénonce d'ailleurs depuis tout lien avec "Sagesa" et le NPD.

Il est toujours possible que "Pegida" fasse école en 2015. Plus d'un tiers des Allemands expriment leur crainte de l'islamisation sous une forme ou une autre selon les sondages, à l'ouest comme à l'est. Mais ce sont plutôt les réactions anti-Pegida qui se sont multipliées à travers l'Allemagne au cours des dernières semaines de 2014. La plus importante étant le rassemblement à Münich de 12000 personnes ou plus (25000 selon les organisateurs les plus optimistes). Lundi  22 décembre et lundi 5 janvier le nombre de manifestants anti-Pégida dans l'ensemble de l'Allemagne dépassait celui des pro. Dans chaque ville, à l'exception de Dresde, les manifestants contre l'islamophobie et pour la toléance étaient plus nombreux que leurs adversaires- de deux à dix fois plus.

Pegida-Dresde fait donc exception par le nombre de ses participants d'abord. 17500 personnes assistaient lundi 22 décembre au dernier rassemblement de l'année 2014 -10000 selon certains observateurs plus "strictes" sur les chiffres que les organisateurs de la manifestation. Dresde.jpgC'est de toute façon une affluence massive qui dépasse très largement les rangs de la droite radicale, de l'extrême-droite. D'autant qu'à Dresde le mouvement Pegida manifeste tous les lundi. 

Pegida tente ainsi de récupérer l'image des manifestations du lundi nées à Leipzig en 1989 qui feront chuter le mur. Au passage c'est une double entourloupe.  Dresde est bien la capitale officielle du Land ou siège le parlement et le gouvernement régional. Mais c'est Leipzig qui donna le signal de départ des manifestations du lundi en 1989 et rassemblait 100000 manifestants scandant "nous sommes le peuple" quand Dresde n'en mobilisait encore que 10000.

Cinquante anciens militants des droits de l'homme de l'ex RDA n'ont pas manqué d'ailleurs de reprocher cet amalgame aux manifestants de Pegida « Nous sommes le peuple en 1989  signifiait tolérance, liberté, ouverture sur le monde. Vous ne parlez pas au nom de 89, vous ne parlez au non d'aucun mouvement de libération. Vous leur faites honte. Vous sentez l'enfermement provincial derrière le mur »

Comment expliquer ce succès de masse de Pegida, à Dresde?   La ville saxonne n'est pas particulièrement touchée par le chomage, la misère. Avec un taux de 8,1% de chômeurs Dresde est mieux loti que l'ex Allemagne de l'est en moyenne (9%), se situe juste un peu au dessus de la Rhénanie du nord Westphalie (7,8%), loin de Berlin (10,4%). La population originaire de l'immigration y est parmi les moins nombreuses en Allemagne avec un taux de 7%, contre 36% à Münich, ou 38% à Stuttgart par exemple.

On compte 2000 à 4000 musulmans seulement à Dresde sur 500.000 habitants.C'est le manque de contact dans la vie quotidienne qui est la principale cause du développement de Pegida pour Khaldun al Saadi, porte-parole du centre islamique. Né à Dresde il veut y vivre sa vie, "sauf si chaque semaine 10000 personnes m'invectivent dans la rue parce que je ne suis pas d'ici confie-t-il au Tageszeitung."  Elles veulent se "préserver" de l'arrivée d'immigrés et de familles venues de l'Islam, qui représentent aujourd'hui à peine 1% de la population. Une réaction qui n'a rien à voir avec l'argument xénophobe habituel du "surplus d'immigration"

Pegida-Dresde n'est-il pas d'abord un « phénomène saxon » dans un environnement très réac?

Côté  extrême droite et néos-nazis, Dresde collectionne en effet nombre de casserolles. Le parlement du Land y accueillit en 2004 pour la prémière fois en Allemagne  un groupe parlementaire du NPD, parti néo-nazi, avec 12 députés. La Suisse Saxonne, comme on appelle la région qui entoure Dresde et va jusqu'à la frontière tchèque est réputée  être un bastion de l'extrême droite qui se vantait d'avoir "nettoyé" des zones entière de la gauche et des étrangers. Dresde avait été choqué en 2009 par l'assassinat en plein tribunal de Marwa al Sheribi, jeune égyptienne venue s'installer à Dresde ou son mari travaillait à l'Intitut Max-Planck. Elle fut poignardée devant les juges  par son adversaire un Allemand d'origine russe, jugé pour l'avoir insultée la traitant d"islamiste" de "terroriste".

Le trio de nazis de la NSU (Nationale socialiste Underground) qui exécuta de 200 à 2007 huit turcs un grec et une policière allemande vécu planqué en Saxe pendant pus de dix ans.

La justice de Dresde est célèbre entre autres, pour les poursuites engagées des années durant contre le pasteur d'Iéna, Lothar König, l'un des organisateur des mobilisations contre la renaissance de l'extrême droite dans l'ex RDA depuis la chute du mur. Elle est connue par ailleurs pour sa compréhension à l'égard des néos-nazis et des manifestations qu'ils organisent dans la capitale saxonne.

Les plus tristement célèbres sont celles qui rassemblent chaque année l'extrême droite lors de la commémoration du bombardement de Dresde par les alliés en 1945. Ils tentent d'en détourner le sens et manifestent par milliers contre "l'holocauste des bombes" accusant les Américains et les Anglais d'avoir exterminé 300 000 victimes civiles. Les affrontements sont réguliers avec les contre-manifestants qui veulent maintenir Dresde "Nazifrei", libérée des Nazis, rappellant que  c'est Hitler qui ravagea le continent et que si les bombardements firent 25000 victimes -et non 300 0000-, Dresde était bien un fief des nazis et des SS. Et ce sont le plus souvent les contre-manifestants qui sont poursuivis par la justice, pour avoir entravé la manifestation autorisée de l'extrême droite.

Il serait simpliste évidemment de faire porter le chapeau de toutes ces noirceurs aux 17500 manifestants de "Pegida". Mais il serait tout aussi naïf de ne pas tenir compte de ce terreau propre à la région pour expliquer l'envol particulier de ces manifestations xénophobes à Dresde.

Une dernière remarque pour sourire. Il faut visiter à Dresde la grande Mosquée Yenidze. Non loin du centre historique de la ville. Yenidze2.jpgC'est une ancienne fabrique de cigarettes, construite en 1909 par l'importateur de tabac oriental Hugo Ziez. Elle a été transformée aujourd'hui en immeuble de bureau, restaurant, bibliothèque.