La chancelière n'a jamais été soumise à une telle pression au cours des dix dernières années, estime le quotidien berlinois Tagesspiegel (5/10/2015). La résistance ouverte à sa politique à l'égard des réfugiés, affichée par Horst Seehofer et la CSU bavaroise n'est même plus son premier souci. « On s'inquiète à la chancellerie du manque de soutien croissant au sein de son propre parti la CDU et de la chute rapide dans les sondages d'opinion de celle qui en était jusqu'ici la reine. » Merkel a certes ré-affirmé dans un interview à Deutschlandfunk ne rien regretter dans sa politique d'ouverture des frontières de l'Allemagne à 800 000 réfugiés, priorisant les demandeurs d'asiles venus de Syrie. « Je prendrais la même décision aujourd'hui c'est ce qui compte ».

La chancelière a rendu un hommage appuyé à tous ceux qui ont accompli la tâche gigantesque d'accueillir les réfugiés, Les autorités responsables, les volontaires, les bénévoles, « tous ceux qui ont ait face à des situations tout à fait inhabituelles. « Un remerciement qui va tout d'abord à la Bavière qui porte la charge principale de l'arrivée des convois, insiste-t-elle. Je crois que l'on doit dire soyez les bienvenus à tous ceux qui ont du fuir une situation insupportable. C'est ce qu'on fait nos concitoyens. Les images qui ont fait le tour du monde étaient celles de la gare de Münich, ou les réfugiés ont été accueillis avec coeur. » Au passage la chancelière fait la leçon à Seehofer ! Münich, la capitale de la Bavière, est gouvernée par un maire SPD !

Merkel a cherché en même temps a rassurer ceux qui ont la charge d'accueillir les réfugiés dans les Länder et estiment -qu'ils soient responsables de la CDU, de la CSU ou du SPD- que les limites justement sont atteintes voire dépassées. Merkel a promis des mesures pour réduire l'afflux des réfugiés, et en particulier le renfort des frontières extérieures de l'UE qui passe par un accord renforcé avec la Turquie d'Erdogan. Mais les exigences d'Ankara à ce propos ne sont pas minces, note le Tagesspiegel berlinois. Le premier ministre turc Davutoglu reproche d'abord à Bruxelles de proposer des crédits d'aide à l'accueil des réfugiés, qui proviendraient des fonds d'aide de Bruxelles à l'adhésion de la Turquie à l'UE. « Bref de donner d'une main ce que l'on retire de l'autre ».

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Ankara voudrait également avoir le feu vert des Européens pour constituer au nord, aux frontières de la Syrie, une "zone d'exclusion aérienne" sous surveillance de la coalition, afin de protéger les futurs camps qui pourraient accueillir des réfugiés de retour d'Europe. La Turquie envisagerait de constituer ainsi trois villes « containers » de 100 000 habitants. Mais le scepticisme des européens à ce égard a été encore renforcé par l'intervention des avions russes qui rend un tel projet quasi impossible.

La Turquie s'insurge ensuite contre les projets européens de venir choisir dans les camps de réfugiés ceux qui pourraient être accueillis en Europe. « Une sélection basée sur la formation et la religion jugée inhumaine ». Ankara insiste par ailleurs sur l'allègement par les Européens de la délivrance des visas pour les voyageurs turcs. « Le propos de la Turquie étant d'obtenir leur suppression. »

« La Turquie accueille jusqu'à 2 millions de réfugiés sur son sol et se considère donc comme un modèle sur le plan humanitaire. » Mais dans le même temps les affrontements font rage à l'est de la Turquie, dans la région kurde. Les images du corps d'un jeune kurde -le beau-frère d'une parlementaire du parti HDP- traîné par un véhicule blindé ont fait scandale sur les réseaux sociaux.

La reconnaissance de la Turquie comme un "état sûr" dans lequel peuvent être renvoyés les demandeurs d'asile devient d'autant plus difficile. Certains états européens font valoir leur opposition d'autant plus que le nombre de demandeurs d'asiles kurdes en provenance de Turquie est élevé. La situation sur le terrain du conflit en Syrie même complique encore les relations d'Ankara avec Bruxelles. Erdogan critique l'aide accordé aux "milices kurdes" dans la lutte contre l'état islamiste au moment ou Ankara fait feu contre les combattants du PKK, lié aux forces kurdes syriennes qui combattent en première ligne contre l'Ei avec l'aide de la coalition et des USA.

La Turquie deviendra-t-elle l'allié privilégié que souhaite Merkel dans la crise des réfugiés?