La commission européenne a communiqué le 31 décembre aux états membres un projet de classification des sources d’énergies (taxonomie) qualifiant le nucléaire et le gaz d'énergies "vertes". Le président Macron qui vient de prendre pour six mois la présidence du conseil européen peut se réjouir d’avoir emporté l’assentiment de Bruxelles. Le nucléaire est redevenu la marotte de Paris face au changement climatique, à la transition énergétique et à la réduction indispensable des émissions de CO2. Il s’agirait d’une énergie propre, n’émettant pas de gaz concourant au réchauffement climatique.

Les partisans du nucléaire l’opposent ainsi aux centrales à gaz, privilégiées par l’Allemagne, qui poursuit de son côté l’arrêt des centrales nucléaires initié par Angela Merkel au lendemain de la catastrophe de Fukushima. Retrait qui sera poursuivi par le nouveau gouvernement. Les Verts allemands, adversaires historiques du nucléaire, et membres de la coalition du chancelier Scholz(SPD) ont été les premiers à tirer à boulet rouge sur l’inclusion à par la commission de l'UE, du nucléaire dans les énergies « vertes ».

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manifestation antinucléaire Berlin 2010

« Il s’agit là d’un type de blanchiment éco auquel nous ne participeront eu aucun cas » explique le ministre de l’économie Robert Habeck (Verts). Il souligne que cela pourrait conduire à détourner dans la mauvaise direction les investissements majeurs que requièrent les énergies renouvelable, rapporte le Frankfurter Allgemeine Zeitung.

Les Verts allemands veulent contrecarrer la taxonomie à Bruxelles.

« Notre but, doit être de faire pression pour améliorer ce projet de texte à partir de notre gouvernement et de nos collègues au parlement de Bruxelles, ou une simple majorité peut les rejeter », estimait la vice présidente du parti vert Ricarda Lang, lundi 3 janvier (ARD-Morgenmagazin).

Les critiques de la taxonomie bruxelloise sont également multiples dans les médias.

Selon le quotidien de Münich, Süddeutsche Zeitung, le projet de Bruxelles fait ricochet contre Berlin. Car au moment ou trois réacteurs vont être définitivement mis hors service, la commission qualifie cette source d’énergie de favorable pour l’environnement et le climat. Les investissements sur les nouveaux sites nucléaires seraient donc considérés comme écolos, priorisés de ce fait, et les fonds pour l’environnement seraient libre investir dans les groupes nucléaires.

Dans un pays la sortie de l’énergie nucléaire est soutenue des Verts à la CSU bavaroise, beaucoup considèrent ceci comme une attaque contre le tournant énergétique.

Le coût pharamineux du nucléaire

Mais le quotidien münichois le reconnaît : les partisans du nucléaires sont nombreux au sein de l’UE, France en tête. Ils s’appuient sur le fait que cette énergie est neutre en ce qui concerne le CO2 -si l’on ne tient pas compte toutefois des émissions des mines d’uranium- et disponible, même quand le vent et le soleil font défaut.

Le nucléaire n’est pas pour autant une ressource énergétique durable, souligne le Süddeutsche Zeitung. Les accidents tels que Fukushima prouvent qu’en dépit des techniques les plus avancées leurs conséquences peuvent être catastrophiques, rendre une région inhabitable. Les débats sont virulents en Europe en ce qui concerne les dégâts éventuels causés par des réacteurs implantés sur une zone frontalière. Qui paierait quoi ?

En Allemagne par exemple les réacteurs sont assurés « responsabilité civile » pour quelques centaines de millions d’euros. Mais en cas de catastrophe les dommages pourraient être mille fois plus coûteux. «Le risque de l’énergie nucléaire n’est en fait pas assurable » selon un expert en assurance Markus Rosenbaum, cité par le magazine der Spiegel. La prime d’assurance pour un site nucléaire sur 50 ans pourrait être de 72 milliards par an » . Invraisemblable et pourtant ! La raison pour laquelle le nucléaire garde ses partisans en France et en Allemagne est simple.

En cas de catastrophe c’est l’état qui couvrira les dégâts. C’est à dire les contribuables.

Quand au stockage des déchets radioactifs rien n’est résolu. Aucun site n’est en service des décennies après la mise en route des premiers réacteurs. La Finlande devrait être le premier pays à inaugurer le stockage des déchets à Onkalo fin de cette décennie, dans un puits de 500 mètres et ses galeries. Le transfert des produits hautement radioactifs durerait jusqu’en 2120. Le tout sera ensuite comblé et devra rester inviolé pendant 100.000 ans.

L’Allemagne quant à elle est confrontée depuis des années au désastre du site de stockage nucléaire dans l’ex mine de sel d’Asse II, qui devait être un modèle pour le site final de Gorleben. Il a fini par rendre impensable la construction de ce dernier. Sans alternative à ce jour.

La coalition Scholz divisée par le projet de taxonomie de Bruxelles

La commission devrait présenter officiellement son texte dans deux semaines. Le conseil des états membres de l’UE et le parlement européen pourraient certes le rejeter, et priver le nucléaire d’une étiquette écolo. Mais il faudrait pour cela une majorité qualifiée au conseil, et une majorité simple au parlement. Ce qui est loin d’être évident. Le rejet du recours au nucléaire pour mettre fin au charbon et aux énergies fossiles, oppose les pays membre en Europe, mais divise également les partis au sein de la coalition allemande, comme en Italie au sein de la coalition de Mario Draghi.

Pour l’instant ce sont les Verts, en Autriche comme en Allemagne ou en France d’ailleurs, qui rejettent sans appel le texte de Bruxelles. Une dizaine d’états membres favorables au nucléaire le soutiendront par contre sans complexe. De la France à la Pologne en passant par la Hongrie, ou la Finlande.

Quelle sera l’attitude du nouveau chancelier allemand, Olf Scholz, SPD ? La condamnation immédiate du texte de Bruxelles par les Verts ne vaut pas en effet pour les autres membres de la coalition gouvernementale, les libéraux du FDP et le SPD, le parti social démocrate.

Ils restent pour l’instant silencieux. Car ils ne partagent pas la vision des Verts du tournant énergétique : consacrer exclusivement les investissements au développement des énergies alternatives et des économies d’énergie (isolement et autonomie des bâtiments, notamment).

Pour les Verts allemands l’horizon est à l’éolien et au solaire et autre ressources alternatives à 100 %. Comme le souhaitent d’ailleurs les Verts en France. Et en France comme en Allemagne d’ailleurs il ne s’agit pas d’une utopie, mais d’un choix politique.

Mais les Verts s’opposent de fait sur ce plan au chancelier allemand Scholz, qui veut utiliser en attendant utiliser les centrales au gaz pour fermer les centrales au charbon les plus polluantes en 2030. La fermeture des sites nucléaires a contraint l’Allemagne à maintenir ces dernières en service. Afin de répondre à la demande d’électricité que les énergies alternatives ne peuvent actuellement satisfaire. Rappelons au passage que la France elle même s’approvisionne en Allemagne quand la demande ne peut être satisfaite par ses centrales nucléaires (!).

Le SPD favorise le gaz russe

Les Verts et le SPD s’opposent d’autant plus sur le plan des ressources énergétiques que les écologistes ne partagent pas l’assentiment des sociaux démocrates et des chrétiens démocrates depuis des décennies à l’égard de la fourniture du gaz russe. L’un des pilier de la palette énergétique de l’Allemagne. Avec les conséquences qui découlent sur les relations particulières de Berlin avec Moscou.

Que l’ex-chancelier Schröder (SPD) soit devenu un administrateur de Northstream, le gazoduc qui relie directement le gaz extrait de Sibérie à l’Allemagne n’est pas une anecdote. Northstream est le fruit d’un partenariat stratégique entre les deux pays et leurs entreprises clés dans le secteur de l’énergie, Gazprom’, Siemens, Basf. Et Scholz n’a pas l’intention de s’opposer à la mise en service de Northstream II, le second gazoduc construit avec le feu vert d’Angela Merkel, en dépit des réticences au sein de l’UE, pour ne pas parler des mises en gardes des USA.

Le gaz joue de fait pour l’Allemagne et le chancelier Scholz, le rôle que joue le nucléaire en France pour le président Macron. Une source d’énergie transitoire dans le tournant énergétique, qui renvoie à plus tard le tout alternatif.

Le prix à payer sera lourd. D’un côté les émissions de CO2 des centrales au gaz, moins polluantes que le charbon, certes, mais ...De l’autre le nucléaire, avec ses risques et ses déchets.

Nucléaire contre gaz, le consensus entre Scholz et Macron ?

Le texte de Bruxelles met il est vrai des conditions à l’attribution de l’étiquette verte à ces deux sources d’énergie qui ne le sont pas. Les centrales nucléaires devraient être dernier cri, leur construction autorisée avant 2045, 2040 pour les travaux de prolongation des réacteurs, et la solution de stockage de leurs déchets devrait être trouvée avant 2050. Paris annonce déjà leur mise en service en 2025 !

Les centrales à gaz ne devraient pas émettre plus de 100g de CO2 par KW/h 270 pour les centrales construites avant 2030.

Il ne s’agit pas d’entamer un débat technique sur la validité de ces recommandations technologiques bruxelloises, note l’hebdomadaire der Spiegel. Le projet de texte de la commission européenne permet aux deux principales économies de l’Union, la France et l’Allemagne de s’entendre, même si leurs politiques de tournant énergétique soient diamétralement opposées. La commission européenne veut éviter les affrontements dans la perspective de l’horizon 2050 et de la neutralité des émissions pour le climat.

S’il y a conflit, il aura lieu en Allemagne au sein de la coalition. Entre leurs principe et leur place au sein du gouvernement, les Verts risquent la fusion cérébrale (Hirnschmelze) selon der Spiegel, jeu de mot perfide sur "Kernschelze" (fusion de l’atome).