Voir Angela Merkel affublée de la moustache d'Hitler dans les manifestations en Grèce, ou entendre son pays accusé de vouloir coloniser l'Europe avec l'Euro, comme Hitler avec ses Panzer, est évidemment difficile à digérer pour les Allemands. « D'un côté c'est tellement absurde comme accusations qu'il est difficile de considérer cela comme une contestation politique, estime Julie Hamann, étudiante en sciences politiques à l'université libre de Berlin. C'est la réaction d'une minorité d'ailleurs et nombre de responsables politiques grecs s'en sont distanciés.» Mais ces caricatures sont aussi un signal. « Nous croyions presque disparues toutes ces images de l' Allemand qui occupe, qui dirige . Leur retour est dangereux. »

Berlinoise, européenne de tout cœur, Julie à 23 ans. Elle est chargée de mission dans le domaine des relations franco-allemandes,à l'Institut allemand de politique étrangère(DGAP), le think-thank de référence à Berlin.J_Hamannblog.jpeg

« Ma génération vit aujourd'hui sans se sentir culpabilisée en permanence, reconnaît-elle, mais nous restons très sensible à toutes ces questions. » Le travail de mémoire accompli en Allemagne ne vise pas à surmonter le passé. « Il nous définit aussi et nous oblige à réfléchir autrement. Il nous restera toujours une certaine responsabilité. Et la société allemande sera toujours différente de ses voisins. »

En témoignent le refus de la guerre en Irak, de l'intervention en Lybie, comme la réserve de Berlin aujourd'hui à l'égard de tout engagement militaire en Syrie, même après l'usage des gaz chimiques qui a choqué tout le monde. La priorité pour Berlin demeure comme toujours de trouver une solution dans le cadre de l'Onu.

En même temps, « l'Allemagne a appris aussi de l'expérience lybienne. Son abstention à l'époque, avec la Russie et la Chine, face à l'intervention militaire voulue par la France, la Grande-Bretagne, les USA, a surpris, voire brusqué ses partenaires ». Son attitude évolue donc aujourd'hui. « Même si la campagne électorale évidemment ne facilite pas les choses. Car la population allemande est divisée sur cette question. »

Si Angela Merkel exclu toujours toute intervention militaire de l'Allemagne, elle milite pour sanctionner Damas, et s'oppose au blocage du conseil de sécurité par Moscou et Pékin. Dans ce contexte la République fédérale a déjà agit en installant ses missiles Patriot à la frontière turco-syrienne. «Les partenaires de Berlin aussi ont appris de la Lybie. Ils savent que les Allemands peuvent être là pour le soutien logistique, l'aspect civil, technique, technologique. »

Mais dans le domaine économique à l'inverse, l'Allemagne semble vouloir imposer son modèle à l'Europe. Merkel cultive son image de chancelière d'acier imposant ses diktats à Bruxelles et en fait un argument électoral. « Oui c'est dommage », constate Julie, pour qui l'image d'une Allemagne « hégémonique », même « à contre-cœur » évoquée par l'hebdomadaire britannique The Economist, « ne colle pas avec notre époque. »

« Ce n'est pas ce que l'Allemagne veut, car elle s'est toujours définie elle même dans le cadre de l'Europe depuis 50 ans. Elle se voit ainsi différemment de la France ou de la Grande-Bretagne qui se vivent toujours comme des grands états nationaux de tradition. »

Julie Hamann conteste également la vision d'une Allemagne caissière de l'Union, contrainte de combler les fantaisies budgétaires du pays du sud.

L'Allemagne verse beaucoup d'argent à Bruxelles parce qu'elle est la première économie de l'Union, selon elle. « Nous avons signé nombre de traités basés sur la solidarité et il me semble justifié que la république fédérale joue son rôle de soutien des états en difficulté. Elle a énormément profité elle-même de l'Union, lors de la réunification ou dans l'après guerre ».

« L'image du contribuable allemand qui verse une part de ses impôts au Grec assis au café à ne rien faire est un mauvais cliché comme tant d'autres. Il faut certes bien réfléchir à tous les programmes d'aide à Athènes, voir comment la Grèce peut évoluer et devenir économiquement stable. Mais en même temps c'est un sujet vital pour notre économie, pour la stabilité de l'Union et de l'euro, et il y a bien d'autres cas de gâchis de l'argent du contribuable en Allemagne même. »

On n'a cessé ces dernières années de faire l'éloge du « modèle allemand » et des réformes du marché du travail « Harz IV », synonymes de succès économiques en France par exemple, constate Julie qui à fait une partie de ses études de sciences politiques à Paris,

« Pourtant, en Allemagne, j'ai un sentiment de l'avenir similaire à celui des jeunes français. Pour nous rien ne semble sûr.  La crise financière a démontré que ce que nos parent considéraient comme acquis peut changer très vite dans ce monde globalisé. Que l'on soit polonais ou britannique, ce sentiment est le même pour notre génération. Chacun organise sa vie pour le moment à l'échelle de dix ans maximum. C'est une grande différence avec la génération de nos parents. »

Nombre de ses amis terminent leurs études en sciences sociales avec un très bon parcours académique, mais se retrouvent sans débouché sur le marché du travail. « La majorité des contrats de travail sont des CDD. Plus généralement la compatibilité entre la famille et l'emploi qui touche aussi notre génération n'est toujours par résolus en Allemagne, et le problème de la pauvreté des seniors commencent à se faire sentir. La rupture entre riches et pauvres enfin ne cesse de croître, ce qui est aussi une conséquence des réformes Harz, ce n'est pas un secret ».

Frustrée du manque de débat réel sur ces réformes qui datent du gouvernement SPD/Vert de l'ex-chancelier Schröder dans la campagne, Julie sait qu'elle ira voter le 22 septembre, mais lors de notre entretien elle n'avait toujours pas choisi pour qui.

De toutes ces choses là on ne parle guère à l'étranger, selon-t-elle. « Mais beaucoup d'Allemands sont surpris de voir leur pays érigé en modèle. Ils se disent eux mêmes qu'ils vont bien, économiquement parlant, depuis quelques années seulement. Il y a encore huit ans tout le monde évoquait le chômage record en Allemagne, la croissance en panne, l'homme malade de l'Europe, nous rappelle Julie Hamann. »

Et la situation aujourd'hui peut toujours se retourner. « Nous le savons ». La croissance de l'Allemagne tient aux exportations. « S'il y a toujours les marchés asiatiques pour les ventes de voiture, cela peut changer en quelques années. Ainsi, les entreprises allemandes dans le solaire, l'industrie d'avenir, ont fait faillite récemment face à la concurrence de la Chine. »



Ce billet reprend pour l'essentiel un article publié dans la Tribune de Genève et Dans Sud Ouest.