Murs blancs, portes et fenêtres closes, au milieu du centre scolaire, à deux pas du terrain de sport et des champs, le collège Albertville est désert, depuis trois mois. Au lendemain de la tuerie de Tim Kretschmer qui tua huit écolières, un élève, trois professeurs, le 11 mars au collège Alberville, et tuera trois autres personnes dans sa fuite, dont l'une devant l'hôpital psy qui jouxtait le collège avant de se donner la mort, cerné par la police. 

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ces jeunes vies qu'il a fauchées.Bild.

Les élèves ont repris les cours dans les salles des deux lycées et du collège voisin. Puis ils ont emménagé dans une « école container » provisoire. Ses parois gris clair s'étalent à côté de la piscine municipale, côtoyant l'Hopital psychiatrique installé depuis des lustres dans le château de Winnenden, au milieu d'un parc superbe ouvert aux visiteurs invités seulement à garder « leur retenue face aux malades ».

«On ne pouvait pas contraindre les élèves à revenir sur les lieux du crimes, explique Roland Dörr, administrateur des écoles à la municipalité. Il faudra laisser passer du temps avant de réintégrer l'ancien bâtiment, ré- aménagé sans doute. Car on ne fera plus jamais cours dans les classes ou douze personnes sont mortes ». En soirée, un air de rock sort d'une aile du bâtiment déserté, un groupe de jeunes répète, réanimant un instant les murs fantôme. Trois mois après le carnage toute trace visible du drame, bougies, fleurs, couronnes, ont disparu. Le marché grouille sur la place de la ville, autour de la fontaine, au milieu de vieilles maisons aux poutres de bois. Les terrasses sont pleines. Sur les collines alentour s'alignent les maisons particulières, quelques immeubles et espaces verts. Winnenden est une jolie petite ville de 28000 habitants, aisée.

L « Amok », comme on appelle les tueurs fous en Allemagne -un terme curieusement emprunté au mélanésien « meng-âmok »: tuer avec une colère aveugle- semblait inimaginable, ici. « Le choc a été terrible, note Olga au café internet. Aujourd'hui on doit vivre avec. » La fête d'été de la ville en août a été annulée, à Pâques, les cérémonies des 40 ans de jumelage avec Albertville assombries. « Pour les proches des victimes évidemment rien ne sera jamais plus comme avant. Pour la famille du meurtrier non plus».

Pour tous les autres: « on a l'impression que la vie redevient normale, explique Elfriede, au milieu des guitares de son magasin d'instrument de musique, mais c'est trompeur. Il suffit de quelques mots et tout à coup ça remonte, on revit le drame. Ça durera peut être aussi longtemps que l'école-container sera là ».

Pour les jeunes scolarisés en général: «  la situation redevient normale note Roland Dör. Sauf pour ceux du collège Albertville, leurs professeurs et parents. Et cela va durer des années encore comme nous l'a expliqué l'équipe du lycée Gütenberg d'Erfurt, venue nous aider. Là bas 7 ans après la tuerie qui fit 17 morts en avril 2002, « certains craquent encore, tout un coup: « ils n'en peuvent simplement plus». Au centre de la cité scolaire de Winnenden, une station d'urgence est installée, dans des containers encore. Psychologues et agents de la sécurité sociale accueillent tous ceux qui ont « besoin d 'aide ».

Trois psychologues scolaires sont détachés en permanence au collège Albertville. A 12H45, des grappes de jeunes prennent leur envol, sortant des container gris surveillés par une société de sécurité. Pour Anja, 14 ans, qui bavarde avec ses copines: « ça va mieux. Mais je me réveille parfois la nuit en sursaut ». Elle était à côté des classes des victimes, le jour fatal. « Notre prof' a bouclé la porte», mais elle a tout entendu. Et puis le frère d'une copine qui était dans une salle ou Tim Kretschmer a déchargé son arme « lui a tout raconté ».

Charlotte, elle, « aimerait bien revenir dans les anciens bâtiments. Les containers c'est moche et puis tellement bruyant ». Toutes veulent que les armes soient interdites dorénavant chez les particuliers. Le père de Tim en avait une quinzaine, enfermées dans un râtelier de sécurité comme la loi l'exige, sauf le Beretta dont se servira son fils. Anja, Charlotte et ses amies souhaitent aussi que les jeux d'ordinateurs ou l'on s'acharne à tuer des cibles-personnages soient interdits.

Mais juste à côté, dans la cour du lycée Lessing, les garçons ne l'entendent pas de cette oreille et critiquent le projet d'interdiction des jeux de tir « ego shooter » comme on dit en Allemagne, des ministres de l'intérieur des 16 Länder. « Ils devraient plutôt interdire les armes, c'est ça qui tue, lance Ralph, 15 ans. Mais ils osent pas s'attaquer aux marchands et aux sociétés de tir.  Regardez Winfried, il joue 26 heures par jours à « Counter Strike » et il fait de mal à personne ». Winfried rigole et rectifie: « il n'y a que 24 heures par jour, et je tire sur des ennemis armés, jamais sur des personnes sans armes. »

Tim, comme Robert le tueur fou d'Erfurt, avait installés de tels jeux sur son ordinateur. Il habitait à Lautenbach la petite ville voisine. Sa famille a « disparu» depuis le drame. Pourtant «la grande majorité des gens n'a pas de haine à leur égard », estime Yolda, chauffeur de taxi. » Non loin de la villa déserte des Kretschmer, vit Hardy Schober. Sa fille, Jana, 15 ans, est morte lors de la tuerie. Il constitue avec cinq autres familles de victimes une fondation ( Aktionsbündnis Amoklauf Winnenden) « pour qu'il n'y ait pas d'autres Winnenden ». « Nos enfants ne doivent pas être morts pour rien. Il veut redonner vies aux valeurs, à l'éducation, à la conscience de la responsabilité des parents. »

La fondation revendique l'interdiction des armes gros calibres, et le dépôt exclusif des armes de tir dans les clubs, hors d'atteinte des enfants. « Les jeux d'ordinateurs « ego shooter » devraient aussi être interdits ». Hardy Schober cite des études selon lesquelles l'addiction aux jeux de tir laisse toujours des traces. Conscient de l'hostilité des jeunes amateurs à tout « interdit », il sait bien que  « ce ne sont pas tous des Amok en puissance ». « Mais le tabac ne donne pas non plus automatiquement de cancer, ce n'est pas pour cela qu'il ne faut pas l'interdire. »

Roland Dörr lui, reste sceptique quant à la possibilité d'éviter « avec certitude » tout nouveau drame. La commission d'enquête policière n'a toujours pas trouvé le mobile de Tim Kretschmer. En visitant le parc de l'hôpital psychiatrique de Winnenden, on découvre intrigué qu' Ernst Wagner, le premier « Amok », tueur fou, fut enfermé ici jusqu'à sa mort en 1938. Professeur, il tua en 1913 sa femme et ses quatre enfants, avant d'abattre douze personnes. « Son cas occupe toujours les psychiatres du monde entier». Tim Kretschmer avait consulté la notice Wikipedia qui lui est consacrée peu de temps avant le massacre. Un colloque s'est tenu récemment sur le cas Wagner. Il souffrait sans doute de "paranoïa" chronique.