Lors de mon reportage à Winnenden (voir mon billet: "Amok, Münich dans le miroir de Winnenden")  j'avais eu le curiosité d'aller visiter l'Hôpital psy « ouvert », voisin du collège ou Tim Kretschmer avait perpétré son carnage. Il y avait abattu un passant en prenant la fuite après avoir tué ses camarades de classe. Quelle ne fut pas ma surprise en y découvrant une plaque commémorative qui me fit froid dans le dos. Elle était consacrée à Ernst August Wagner, enseignant et supposé premier « Amok », qui abattit le 3 septembre 1913 à Degerloch sa femme Anna dans son lit puis ses enfants, Robert, Richard, Klara et Elsa, afin dira-t-il, qu'il ne voient pas la suite du carnage auquel il allait se livrer.

Wagner quitta ensuite la maison familiale avec ses trois armes et 500 cartouches, pris le train à Stuttgart pour Ludwigsburg et rejoignit Mühlhausen an der Enz, ou il avait été prof' dans sa jeunesse en 1901. Il mit le feu à plusieurs maisons et tira sur tous ceux qui passait dans sa zone de tir jusqu'à ce qu'il n'aie plus de munitions et qu'il soit maîtrisé après avoir fait 9 morts et 11 blessés. Il prétendra devant le tribunal avoir voulu se venger des moqueries et tortures que lui auraient infligés les habitants de Mühlhausen, en l'accusant à l'époque de satisfaire ses pulsions en sodomisant des animaux.

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Winnendenhp.jpg, juil. 2016

Une persécution imaginaire selon les spécialistes du cas Wagner. Herman Hesse lui consacra une nouvelle (Klein und Wagner). Curieusement pour l'époque Wagner ne fut pas condamné à mort en 1914, mais hospitalisé en Hôpital psy, et justement à l'hôpital de Winnenden. Dans les années trente l'Hôpital psy de Winnenden accueillit jusqu'à 600 « malades ». Wagner n'était pas le seul auteur de crimes en série. Mais les nazis l'épargnèrent tout en exterminant la plupart des autres pensionnaires par leur politique d'euthanasie.

Le premier « Amok » fut au contraire pensionné et Wagner écrivit dans sa cellule, histoires, drames et pièces de théâtre.

En lisant la plaque commémorative puis en me documentant sur le cas Wagner, je compris mieux le scepticisme affiché par le responsable scolaire de Winnenden à l'égard de mes questions sur les mesures nécessaires pour prévenir l'Amok, après le carnage de Tim.K en 2009.

L'interdiction des jeux d'ordinateurs tels que « Country strike » par exemple. Ernst Wagner, Tim Kretschmer à Winnenden: difficile de voir là une coïncidence pure et simple."Il est de Winnenden" reste une expression aujourd'hui pour qui n'a pas toute sa tête, rappellait le Frankfurter Allgemeine du 13.03.2009. 

La police découvrira  plus tard sur l'ordinateur du jeune Tim les traces de son passage sur la notice biographique de Wagner, la veille du massacre. Il semble également que David Sonboly, le meurtrier de Münich se soit rendu à Winnenden « en pélerinage » en quelque sorte. Tim fut l'un de ses inspirateurs -avec Breivik, le nazi norvégien. Sonboly a peut être rendu visite aussi à la plaque de Wagner…

La lignée montre comment les jeux vidéos, dont Sonboly était semble-t-il également adepte -pour ne pas parler du Djihad- couvrent des passions meurtrières, morbides, conduisant jusqu'à l'Amoklauf, la tuerie, dont Wagner à son époque fut un précurseur.

 

Note:d'ou vient le terme « Amoklauf » ? (reprise de mon billet "les experts désarmés après la fusillade" écrit en 2009 après le massacre de Winnenden)

Les termes "Amok", "Amoklauf", "Amokschützen" pour un tireur fou, "Amokfahrer" pour un conducteur fou, sont les termes utilisés couramment en Allemand. Ils font référence à l'Amok, un comportement spécifique aux populations indonésiennes (meng-âmok en mélanésien signifie: agresser et tuer avec une colère aveugle). L'Amok, pour venger la mort de l'un des siens ou simplement une insulte, devient fou furieux et tue autant de personnes qu'il le peut jusqu'à ce que lui-même soit mis à mort. A l'origine l'Amok n'était pas un acte individuel. C'était une action guerrière, au cours de laquelle quelques combattants tentaient d'éviter une défaite en attaquant l'ennemi sans faire de quartier, avec une brutalité folle. Amoklauf est le titre d'un film sur la folie meurtrière d'un individu isolé, tourné par Uwe Boll, un réalisateur contesté, en 1993. Amok est une nouvelle de l'écrivain autrichien Stephan Zweig. Un texte qui compte « parmi les plus lucides tragédies modernes de l'éternelle humanité... avec son odeur de fièvre, de sang, de passion et de délire malais... Amok est l'enfer de la passion au fond duquel se tord, brûlé mais éclairé par les flammes de l'abîme, l'être essentiel, la vie cachée." (Romain Rolland). La nouvelle a consacré en Allemagne l'expression utilisée aujourd'hui, Amoklauf, que l'on traduit en Français par tueur fou.