Sous pression depuis des semaines, le chancelier Scholz a donné finalement le feu vert lundi 25 avril à la livraison d’équipements militaires lourds, 50 tanks « Gepard », à l’Ukraine. Ce sont des véhicules blindés, construit par le groupe Krauss-Maffei Wegmann (KMW), équipés de deux canons de 35 mm, utilisés notamment comme arme anti-aérienne, qui devraient venir renforcer l’armée ukrainienne sur le front est.
Un geste, livrer des armements lourds, que revendiquait avec insistance depuis des semaines le président Zelinski.

Berlin fait ainsi un nouveau tournant  dans sa politique à l’égard de la Russie. Après le gel du gazoduc Nord Stream II qui devait renforcer l’approvisionnement de l’Allemagne en gaz russe par Nord Stream 1 (inauguré en 2011) ; la rupture du tabou de l’interdiction de livraisons d’armes à un pays en guerre ; la fin annoncée des importations de charbon et de pétrole russe ; l’accord -après résistance- pour la mise à l’écart de banques russes du système d’échange intra-bancaire Swift ; la livraison d’armes et d’équipement militaires lourds, offensifs, s’ajoute maintenant à l’arsenal berlinois contre Moscou.

Washington s’est aussitôt réjouit de l’annonce par la ministre de la défense Christine Lambrecht (SPD) de cette décision. De même que la Pologne, dont le vice-ministre des affaires,  Szymon Szynkowski vel Sek, a souligné en même temps que les 50 tanks Gepard ne faisaient pas le compte car son pays et d’autres alliés de l’Ukraine lui livrent bien plus que l’Allemagne. Il a même mis en cause la volonté à 100 % du chancelier Scholz de tout faire pour que l’Ukraine gagne, rapporte le site der Spiegel on line. Cela tient, selon lui, aux liens tressés par une « politique de rapprochement démesurée de l’Allemagne avec la Russie au cours de ces dernières décennies ». Les « soi-disant experts de la Russie ont acquis une telle influence dans le passé, que nous la ressentons jusqu’à aujourd’hui. Certains responsables politiques allemands ont bâti un mur pour éviter de prendre les décisions appropriées ».

En Allemagne même, ces dernières semaines, Olaf Scholz était également la cible des tirs croisés des commentateurs des médias, de membres de sa coalition, libéraux ou Verts, et de l’opposition démocrate-chrétienne (CDU). On lui reproche en premier lieu ses hésitations, son refus de livrer des panzers allemands à Kiew par crainte  de froisser Moscou. Un style de gouvernement attentiste, rappelant la méthode d'Angela Merkel, qui attendait que la situation mûrisse et que l’opinion lui soit propice avant d’annoncer ses choix.
Serap Güller, responsable de la politique de défense de la CDU  a également salué l’annonce de la livraison des Gepards. Mais ce n’est qu’un « premier pas » selon elle. Elle insistait aussitôt  pour que les livraisons de Tanks de combat Leopard 1 et les véhicules blindés de transport de troupes Marder, construits par le groupe Rheinmetall, suivent rapidement.
Autant de choix que le chancelier Scholz avait repoussé jusqu’à présent. A-t-il peur de froisser le Kremlin, comme l’avance le vice ministre polonais?

Le chancelier avance plusieurs explications pour justifier sa politique « hésitante » selon ses adversaires.
L;Allemagne, rappelons le, a livré fin février à l’Ukraine les armements, missiles sol-air et lance-roquettes anti-chars, dont elle disposait en surplus -certains, obsolètes, provenant de l’équipement de l’armée de la RDA avant la chute du mur.
Face à l’offensive russe c’est peu il est vrai.

Mais Scholz s’est appuyé sur  les contraintes matérielles auxquelles la Bundeswehr est confrontée pour justifier ses choix. L’équipement de l’armée allemande est dans un état catastrophique, comme l’a reconnu sans fard l’inspecteur général des forces armées, Alfons Mais. Devant l’agression russe l’Allemagne est « militairement désarmée », selon lui. D’où la décision prise par le chancelier Scholz au lendemain de l’invasion de l’Ukraine, d’une dotation exceptionnelle de 100 milliards afin de rénover la Bundeswehr dans les années à venir. L’agression russe ayant balayé les illusions pacifistes allemande.

En attendant son armée ne peut plus se permettre de réduire encore  son arsenal en donnant des armes à l’Ukraine, alors qu’elle doit en même temps garantir sa propre fonction en Europe au sein de l’Otan. "Sinon nous serions dans l'impossibilité de réagir" souligne le vice inspecteur général de la Bundeswehr.

L’Allemagne figure certes parmi les premiers exportateurs d’armement de la planète. Des chars d’assaut Léopard 1 révisés pourraient être livrés à Kiew dans un délai de

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blindés Marder

six semaines à trois mois pour une dotation de 50 blindés rééquipés. Le constructeur Rheinmetall y est prêt s’il obtient le feu vert du gouvernement Scholz. Il propose également la livraison de 100 blindés Marder -il semble cependant que la Suisse qui fournit les obus de ce véhicules blindé se refuserait à satisfaire la commande. Mais l’Ukraine ne peut attendre. Elle a besoin de tanks maintenant. Son armée ne maîtrise pas  les blindés allemand, et la formation de ses soldats nécessiterait des semaine.

La chancelier Scholz  a donc choisit de procéder à une politique d’échange compensé avec les pays de l’ex-bloc soviétique, membres de l’Otan aujourd’hui, dont les armées sont encore équipées de blindés russes tels que le T72, blindés en service également dans les armées russes et ukrainienne. Pas besoin de formation pour la maîtrise de ces équipements. L’Ukraine peut faire immédiatement usage. C’est un « Ringtausch » (échange d’anneau, traduit mot à mot) qui permet déjà à la Slovénie par exemple de livrer ses T72 à Kiew, tout en sachant que l’Allemagne va compenser cette dotation en lui livrant des blindés allemands modernes.
Berlin a proposé de procéder à l’identique avec d’autres pays

La Pologne et la Tchéquie devraient conclure le même accord d’échange. Le premier ministre Mateusz Morawiecki l’a évoqué mardi 26 avril à Berlin en rencontrant le chancelier Scholz. Il avait confirmé la veille la livraison de 40 T72 à l’Ukraine, et attend en retour des armes équivalentes  des partenaires de l’Otan, de l’Allemagne en tout premier lieu. De quoi calmer les récriminations du vice-ministre des affaires étrangères polonais.
Au passage le ministre de la défense des USA estime que l’armée ukrainienne dispose dés aujourd’hui de plus de véhicules blindés en état de marche que l’armée russe si l’on additionne ceux qui lui ont été livrées et ceux qu’elle a récupéré de l’armée russe, sur le terrain, rapporte le quotidien berlinois Tagesspiegel.
Le « Ringtausch » initié par le chancelier Scholz lui permettra-t-il de contrer les critiques qui l’accusent de faiblesse à l’égard du Kremlin ?

La coalition  SPD, Verts, Libéraux (FDP), du chancelier Scholz a finalement abouti à présenter une résolution commune au Bundestag avec l’opposition, la CDU, ce mercredi 27 février, confortant à la fois la dotation exceptionnelle de 100 milliards d’euros pour l’armement de la Bundeswehr et la livraison à venir d’armes et d’équipements lourds à l’Ukraine.
La ministre des affaires étrangères  Annalena Baerbock a défendu ce choix y compris dans la contexte des menaces de Wladimir Poutine d’un recours éventuel à l’arme atomique réitérées mercredi 27 avril devant les parlementaires russes. Un choix personnel du président russe qui ne peut donc être exclu, selon elle. Mais s’incliner devant cette menace et renoncer à armer l’Ukraine en blindés reviendrait à lui dire « débrouillez vous, cette guerre n’est pas notre affaire ». Ce qui est tout à fait exclu. Une façon de mettre les points sur les i, pour la ministre des affaires étrangères verte.

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Olaf Scholz

Le chancelier Scholz n’a jamais dissimulé en effet qu’il était plus que soucieux de ne pas franchir la ligne rouge dans l’aide de l’Allemagne à l’Ukraine. Le pas de trop, qui pourrait enclencher une réaction russe incontrôlable, une escalade  dans l’affrontement, une confrontation directe avec l’Otan, le risque d’une frappe nucléaire et d’une guerre mondiale.
Une « prudence » qui lui a valu des attaques virulentes du président de la commission européenne du Bundestag, Anton Hofreiter, député des Verts, le parti d’Annalena Baerbock.
Scholz a annoncé, selon lui, un changement d’époque dans les relations avec la Russie depuis l’invasion de l’Ukraine, mais il n’est pas à la hauteur. L’image de l’Allemagne se dégrade auprès de ses partenaires européens. « Le problème est à la chancellerie. Nous devons livrer les armements lourds dont a besoin à l’Ukraine et cesser de repousser l’embargo sur l’énergie, le charbon et le pétrole en particulier. »

Une critique d’autant plus lourde que les Verts sont les partenaires du SPD, le parti du chancelier, au sein du gouvernement.
Le parti libéral (FDP) ne l’épargne pas non plus.  Marie-Agnes Strack-Zimmermann, présidente de la commission défense au Bundestag regrette qu’il faille faire pression sur la chancellerie pour équiper l’Ukraine d’armes lourdes et met en cause directement Olaf Scholz. « Un grand pays comme l’Allemagne doit prendre la tête dans une telle situation. Qui s’y refuse est vraisemblablement à la mauvaise place, au mauvais moment »

Olaf Scholz a milité pour la paix, contre le déploiement d’armes de l’Otan en Allemagne et pour le désarmement dans sa jeunesse, à la tête des Jusos (jeune socialistes). Il assume également le poids de la politique d’ouverture de son parti à l’est, initiée par Willy Brandt en 1969 pendant la guerre froide. Il en va de même du rapprochement avec la Russie et du partenariat stratégique noué dans le domaine de l’énergie par exemple après la chute du mur, le démantèlement de l’URSS, sous la houlette de l’ex-chancelier Gerhard Schröder. Ce sont des piliers de la politique du SPD que la guerre en Ukraine a ébranlés.

Le parti du chancelier ne tire pas pour autant un bilan de faillite complet de cette politique. Et si Schröder est aujourd’hui considéré comme le larbin de Poutine, et son courant au sein du SPD totalement isolé, la politique d’ouverture à l’est durant la guerre froide garde ses partisans au sein du parti.

Le chancelier Scholz se préoccupe aussi de l’opinion. Il n’est pas évident que les Allemands soient favorables à la livraison d’armes lourdes, chars et canons à l’Ukraine, comme on le croit à Berlin, note le quotidien berlinois der Tagesspiegel. Une société pacifiste ne se transforme pas si rapidement en société « militariste ». Selon un sondage qui vient d’être publié 45 % des Allemands sont pour la livraison d’armes lourdes à Kiew, 70 % chez les électeurs du FDP, 67 % chez les Verts, 52 % à la CDU et 45 % au SPD. 45 % sont contre, dont 42 % à la CDU et 46 % au SPD. 84 % des électeurs du parti d’extrême droite Afd sont contre.

La prudence de Scholz tiendrait aussi à l’espoir maintenu d’une solution politique au conflit, sous la forme d’un accord de Minsk-bis, une nouvelle guerre froide figeant les situations à l’est de l’Ukraine. L’Allemagne ne négociera pas avec Moscou dans le dos de l’Ukraine, mais Berlin jouerait un rôle de médiateur entre les deux pays. Livrer des chars et des canons à Kiew ne serait donc pas le plus opportun.

Serguei Lawrov, ministre des affaires étrangères russe a prévenu que si des chars allemands se retrouvaient sur le terrain, face aux chars russes, la Russie toute entière tirerait la conclusion que Berlin a renoué avec le passé et rompu la réconciliation nouée après la défaite d’Hitler, du IIIè Reich et les millions de morts de l’armée rouge. Un rappel qui fait mouche dans une Allemagne qui n'a pas la mémoire courte.
Scholz et son conseiller politique Jens Plötner restent profondément convaincus qu’il reste toujours une possibilité de négociations, même avec un criminel, commente le quotidien berlinois. Le visage sans fard de Poutine exclurait pourtant cette solution» aujourd’hui. Les Verts (Grünen) sont le parti qui a le mieux compris cette situation et n’a jamais entretenu d’illusion sur Poutine et le fameux « Wandel durch Verflechtung », le « changement par l’intégration », couronné par les fameux gazoducs Nord stream 1 et 2 chers à Schröder, mais aussi à par Angela Merkel, on ne saurait l’oublier.  D’autant que cette politique a été validée et mise en œuvre par les principaux groupes allemands tels que Basf et Siemens, partenaires stratégiques de Gazprom dans l’exploitation et la distribution du gaz extrait en Sibérie . Basf a mis le gouvernement en garde contre la catastrophe économique qu'entraînerait la fin de l'alimentation en gaz russe de l'Allemagne et de son industrie, sur le plan de la croissance et du chômage.

Sous la pression notamment des Verts et de l’Ukraine, Olaf Scholz a fini par initier l’échange compensé avec les pays de l’est livrant des chars T72 à l’Ukraine.  La livraison des blindés anti-aériens Gepard sera-t-elle suivie de livraisons encore plus ambitieuses tels que les véhicules blindés de transport Marder ou les chars Leopard 1?  Pour l'instant, la résolution votée au Bundestag le 28 avril par 586 voix contre 100 conforte la politique du « Ringtausch » avec la Slovénie, qui devrait être étendue avec d’autres pays tels que la Tchéquie et la Pologne, et le soutien financier de l’Allemagne à Kiew pour les commandes directes d’équipements militaires et de systèmes d’armement  avancés, que l'Ukraine juge appropriées.