Dans la cour poussiéreuse que bordent deux immeubles défraîchis, à Duisburg-Rheinhausen, deux gamins roms balaient avec entrain, ramassant les détritus qu'une voisine allemande leur montre du doigt. Depuis mars, 70 familles nombreuses ont emménagé ici, au cœur de la Ruhr. Plus de 700 Roms sont concentrés dans deux bâtiments de 7 étages, au centre de la ville, entre les alignements d'immeubles rénovés des quartiers populaires et une rue plus « bourgeoise » ou jardins et maisons individuelles se succèdent.


Karlingblog1.jpg Pour les voisins la situation est « terrible », avoue Rolf Karling, 52 ans, président de l'association d'entraide et de solidarité « Bürger für Bürger », « Citoyens pour les citoyens ».

Les Roms ont fui la Roumanie, le second pays d'immigration vers l'Allemagne après la Pologne. Ils y vivaient dans des quartiers de misère, « aux immeubles sans sanitaires et ou l'on ne connaît pas les services de recyclage des ordures ». Ils sont arrivées à Rheinhausen avec leurs habitudes, et au début les familles se débarrassaient toujours de leurs déchets en les jetant par la fenêtre, mettant ensuite le feu au tas accumulé. Les deux immeubles étaient bordés de détritus.  « C'est ce que les Allemands supportent le moins. Chez eux la sale à manger peut être un peu crasseuse, mais à l'extérieur ça doit être propre. Chez les Roms c'est presque l'inverse. Les appartements sont propres mais dés qu'il passent la porte ils se foutent de l'environnement », souligne Karling qui s'est fait peu à peu l'intermédiaire entre les nouveaux venus, les voisins, les autorités.

«C'est une question d'apprentissage, s'ils veulent s'établir ici, il faut simplement leur apprendre à respecter nos règles de vie. » Mais pour cela il faut communiquer. « Or on parle beaucoup plus des Roms qu'on ne parle avec eux »,

Les Roms vivent aussi la nuit, et « quand on ne respecte pas le silence nocturne les Allemands s'énervent très vite », poursuit notre interlocuteur. La police est intervenue 320 fois en quatre mois, pour tapage nocturne dans la plupart des cas. Des mères de familles se plaignent par ailleurs de ce que leurs enfants se font rançonner sur le trajet de l'école, ou redoutent les jeunes voleurs lorsqu'elles retirent de l'argent au distributeur de la caisse d'épargne voisine.

Conviés le 22 août par Karling au local de « Bürger für Bürger » pour exprimer leurs frustrations et dialoguer avec les autorités, certains voisins souhaitaient que les autorités fassent « comme en France» et renvoient les Roms en Roumanie. Mais la plupart demandaient seulement qu'ils se plient aux règles de vie établies en Allemagne. Et que la police coince les délinquants.

« Ils sont citoyens à part entière de l'union européenne et peuvent donc s'installer ou ils le veulent,souligne Karling.  Ils habitent dans des bâtiments privés ou ils ont leur adresse légale. Personne ne peut rien leur dire. A partir du 1er janvier 2014, les Roumains et donc les Roms auront aussi le droit de travailler légalement en Allemagne. »

Les deux immeubles défraîchis appartiennent par ailleurs à un propriétaire de bordels -légaux en Allemagne. « C'est plutôt lui le premier coupable », s'accordaient à dire tous les participants du forum. En entassant les familles Roms dans ses immeubles il s'épargne leur entretien et leur remise aux normes d'hygiène et de sécurité en vigueur. Face aux reproches des voisins venus par dizaines au local de « Bürger und Bürger », la représentante de la municipalité de Rheinausen, soulignait que le relogement de chaque famille dans des appartements propres et conformes, dispersés, était à l'étude, afin d'éviter la concentration des nouveaux venus en un seul lieu.

Rolf Karling, visage marqué et voix posée, a fondé « Bürger für Bürger » en 2007. Une histoire qui n'a rien à voir avec les Roms d'aujourd'hui. Après avoir quitté son emploi en Hollande pour venir relayer sa sœur après de son père malade, il s'est retrouvé sans boulôt. « J'en ai eu marre de regarder la télé, et je me suis dit il y en a qui sont encore plus mal que toi ». En lien avec Tafel, l'organisme qui rassemble des vivres pour les fournir aux familles dans le besoin, il a mis en place un réseau de distribution dans les quartiers de Rheinhausen. Rue Brahms, dés 5 heures du matin les bénévole s'affairent dans les cuisines de « Bürger für Bürger ». A huit heures les premières familles viennent s'approvisionner en paquets nourritures à 2 euros. « Nous touchons 3000 à 5000 personnes par semaine, et nous distribuons 5000 casse-croûte dans les écoles, précise Rolf»

A quelques kilomètres de là, dans les rues du centre de Duisbourg, entre le quartier des bordels aux immeubles criards et le vieux ports rénové bordé d'immeubles cossus- nombre de magasins sont fermés, vides. Le taux de chômage ici est de 13 %. « Pratiquement 20 % si l'on intègre tous ceux qui suivent des stages, ne sont plus inscrits ou ont des petits boulots qui servent à enjoliver les statistiques », corrige notre interlocuteur.

Duisbourg a construit sa richesse sur le charbon et l'acier. Krupp-Rheinhausen était une des plus grandes aciérie d'Europe. Sa fermeture entraîna de 1987 à 1993 l'un des conflit sociaux les plus acharnés en Allemagne. La ville se tourne aujourd'hui vers la logistique, la branche d'avenir, grâce à son port et au Rhin. D'énormes péniches embarquent des containers pour Amsterdam. Audi vient d'ouvrir son centre de pièces détachées, VW y songe. Mais une telle reconversion prend des décennies et la branche d'avenir n'a crée jusqu'ici que 3000 emplois. La fermeture de Krupp- Rheinhausen en avait supprimé 12000.

«  Pour ceux qui ont du travail ça marche, pour ceux qui n'en ont pas c'est de pire en pire. La solution constate Karling en riant viendra de ce que nous devenons trop vieux et ne faisons plus d'enfants. Dans dix ans on devra travailler jusqu'à 70 ans, et on aura toujours besoin de nouveaux travailleurs à Rheinhausen. Nos « Jobcenter » (agences de l'emploi) pourront alors fermer leurs portes. »

La panne des naissances allemande tient avant tout selon lui à la peur de l'avenir. « Avant tu allais à l'école, ensuite tu apprenais un métier, puis tu avais un travail et du fondais une famille. C'était une existence normale. Les jeunes aujourd'hui n'ont plus ces certitudes ». Et puis, c'est peut être la raison première, c'est toujours très difficile pour les femmes de concilier l'emploi et la maternité. « Il n'est pas de tradition en Allemagne qu'une mère retourne au travail alors qu'elle vient d'avoir un enfant. »

L'économie allemande aura donc toujours plus besoin des immigrés si elle veut conserver sa puissance.. A l'horizon 2050 l'Allemagne comptera 8 millions d'actifs disponibles de moins en raison de la chute des naissance depuis la fin des années soixante dix. « Les Allemands devront alors s'habituer à la pauvreté, tout les politiques le savent et  ce devrait être le débat principal de la campagne électorale », assène Rainer Klingholz, président de l'institut pour la démographie et le développement de Berlin, dans une tribune du quotidien die Welt. Or personne n'en parle.

« Bien sûr, c'est trop désagréable », insiste Rolf. Une quinzaine de grandes villes seulement connaissent des problèmes d'intégration, dont Duisbourg et Berlin. Le reste de l'Allemagne ne connaît pas les Roms. Mais cela fait toute suite la une dans les médias.

Et les groupes d'extrême droite de la région cherchent ensuite à tirer profit des déboires de Rheinhausen et de récupérer des voix pour les élections au Bundestag, « comme toujours sur le dos des plus malheureux. »

Les politiques estiment par conséquent que ce n'est pas le moment de dire aux gens « à l'avenir nous aurons encore plus besoin des étrangers».

« Pourtant l'Allemagne n'est pas hostile aux étrangers, poursuit Rolf. A Rheinhausen nous avons la tradition d'accueillir toutes les nationalités, des Italiens, des Polonais, ceux qui viennent de l'ex-Yougoslavie, les familles turques, en grand nombre. Nous avons toujours vécu en concorde. Les arrivants se sont intégrés, en respectant les règles minimum comme les Roms de Rheinhausen devront le faire. « Le racisme, la xénophobie nous sont étrangers ». Devant les deux immeubles des Roms, un piquet de veille s'était constitué spontanément cet été pour les protéger des provocations des groupes néos-nazis.

Le 22 septembre Rolf Karling ira voter bien sûr. C'est un droit auquel il tient. Mais fin août il n'avait pas encore fait son choix, comme 60 % des Allemands.« Choisir entre Merkel et Steinbrück c'est un peu choisir entre la peste et le choléra » dit-il.