Rien n'avait filtré depuis février 2012 et la saisie dans un appartement à Münich-Schwabing de 1406 toiles « historiques », supposées disparues. Des douanes, au parquet, au gouvernement c'était motus et bouche cousue. Les révélations de l'hebdomadaire Focus sur la découverte du trésor ont donc fait l'effet d'une bombe.

Officiellement, ces toiles s'étaient envolés en fumée lors du bombardement de Dresde, le 13 février 1945, selon les dires d'Hildebrandt Gurlitt, collectionneur qui les amassa sous le IIIè Reich. Son ascendance juive côté maternel, n'avait pas dissuadé Hitler d'utiliser ses relations et son carnet d'adresse. Gurlitt avait accès aux stocks d'œuvres saisies, pour les vendre aux collectionneurs de la planète, au profit des caisses du Reich. Il en profita pour étoffer sa propre collection. naziraub.jpgQu'il récupéra après des autorités alliés, au lendemain de la défaite du IIIè Reich (cf photo ci contre). Sa femme, interrogée par les autorités après le décès de son mari en 1956, confirma la version selon laquelle le trésor avait disparu dans les ruines de Dresde, trompant sciemment les autorités allemandes. Puis leur fils Cornelius hérita des tableaux et les utilisa visiblement comme gagne-pain, en les vendant selon ses besoins. Jusqu'à son contrôle par hasard par les douaniers allemands dans un train, alors qu'il revenait de Suisse, avec 9000 euros en poche. Une « petite » somme légale. Mais les douanes s'aperçurent bientôt en poussant leurs vérifications que Cornelius Gurlitt était un « inconnu » des autorités civiles et fiscales, n'avait jamais déclaré sa résidence à Munich et vivait de rien...apparemment. Les perquisitions de son appartement début 2012 firent découvrir le pot au rose aux agents de douanes.

Le parquet d'Augsburg, a justifié mardi 5 novembre, au lendemain des révélations de « Focus », le silence entretenu depuis 2012. La publicité accordée par les médias à la découverte de la collection clandestine de Cornelius Gurlitt « va énormément compliquer l'enquête » des autorités a déclaré le procureur d'Augsburg, Reinhard Nemetz, devant la presse. Les douanes et la justice voulaient tirer au clair l'origine et le parcours des 1406 toiles présence dans l'appartement de Münich du collectionneur, avant de révéler leur existence. Elles vont devoir maintenant renforcer les mesures de sécurité pour les protéger.

Contrairement aux rumeurs évoquant le chaos régnant dans l'appartement de leur détenteur, les 1406 toiles saisies par les douanes, dont 121 sous cadres, étaient conservées "comme dans un musée", rangées en bon ordre. Parmi elles des œuvres parfaitement inconnues, telles qu'un auto-portrait d' Otto Dix, soulignait hier l'experte en art berlinoise Meike Hoffmann, à la conférence de presse. Ou une toile de Marc Chagall, « d'une très grande valeur du point de vue de l'histoire de l'art ». Il s'agit d'une scène allégorique inconnue, peinte probablement au milieu des années vingt.

Une part de la collection seulement proviendrait des saisies du IIIè Reich visant le soi-disant « art dégénéré » dont les nazis avaient décrété la fin. Il s'agit bien selon l'experte d'originaux, signés Max Liebermann, Max Beckmann, Picasso, Matisse, Renoir, ou Toulouse-Lautrec. Mais des toiles anciennes, d'Albrecht Dürer notamment, font également partie de la collection.

Faire l'inventaire précis de leur parcours prendra « des mois voir des années », selon elle.

Quant à la valeur estimée de la collection clandestine, évaluée par certains à plus d'un milliard, personne ne voulait répondre à la question lors de la conférence de presse.

Curieusement le parquet semble avoir perdu la trace du collectionneur, déjà poursuivi pour fraude fiscale et susceptible d'être inculpé de détournement. Le parquet n'a pas délivré de mandat d'arrêt à son égard. Le procureur n'a pas répondu à la question d'un journaliste lui demandant si Gurlitt est mort ou vivant ! Il possède une maison à Salzbourg et un passeport autrichien, mais les autorités allemandes n'ont pas demandé l'aide judiciaire de Vienne.

Il pourrait récupérer une bonne part du magot, car les toiles dont on ne peut prouver qu'elles ont été acquise de façon délictuelle devraient lui être rendues. Il reviendra ensuite aux héritiers de leur propriétaire d'origine, aux familles de collectionneurs spoliés de faire valoir leur droit auprès de lui. Cela promet!

Un accord a certes été conclu au lendemain de la guerre dans lequel 44 états, dont l'Allemagne, s'engagent à rechercher les biens culturels confisqués etvolés par les nazis, pour les redonner à leurs propriétaires.

Mais cet accord ne concerne en fait que les musées. Parmi les 1406 toiles récupérées, 200 appartiendraient à des collectionneurs juifspoliés par les nazis et figurent pour beaucoup sur les listes d'œuvres d'art volées, connues depuis longtemps.

Les archives des ventes et achats d 'Hildebrandt Gurlitt auraient été saisies au domicile de son fils. Autant de documents qui devraient permettre d'éclaircir le parcours de chacune des toiles. Et après ?

Pour l'instant, la loi de 1938 promulguée par les nazis pourlégaliser leurs saisies d'œuvres dart « dégénérées » n'a jamais été abrogée. Elle est donc oujours valide. Les contrats du marchand d'art Hildebrandt Gurlitt avec l'état nazi pour l'achat et la vente de toiles dans la réserve de 20 000 œuvres saisies par le Reichà laquelle il avait accès, sont juridiquement toujours couverts.

Et en ce qui concerne les vols d'oeuvre d'art de 1933 à 1945 enfin, il y a prescription.

Les toiles pourraient donc revenir finalement à Cornelius. A moins qu'elles ne soient restituées par contrainte morale. Ou que les mensonges de la familleGurlitt ne permettentaux autorités et aux héritiers d'entamer des poursuites.