Le congrès du parti social-démocrate tombe plutôt mal, au beau milieu des négociations avec les démocrates chrétiens pour constituer une nouvelle grande coalition. Sigmar Gabriel, réélu hier président du SPD avec 83,6 % des voix (contre 91?6 % en 2011), a fait le forcing pour convaincre les 600 délégués réunis à Leipzig que le jeu en vaut la chancelle. gabriel.jpgMais en dehors des promesses et des déclarations d'intentions il n'avait rien de concret à leur offrir. Et les préventions contre une alliance avec la CDU/CSU restent fortes à la base du parti.

La grande coalition de 2005 avec Angela Merkel lui valut une chute de 11 % des suffrages aux élections de 2009. Sigmar Gabriel attribuait hier cette claque en particulier à la hausse de la TVA et à la retraite à 67 ans, deux mesures de la grande coalition d'alors, que son électorat n'a toujours pas digéré. Une façon de relativiser les effets des réformes du « marché du travail » de l'agenda 2010 de l'ex-chancelier Schröder de 2002, toujours contestées à la base du parti. Gabriel souligne par ailleurs que l'union chrétienne a gagné même chez les syndiqués lors des dernières élections. Ce ne peut pas tenir seulement à l'héritage de l'ex chancelier Schröder. La nostalgie des Allemands à l'égard la stabilité et de la sécurité intérieure couplée à l'avantage attribué à la CDU sur le SPD question compétences économiques, expliquent en fait la victoire électorale de l'Union chrétienne.

Mais cette fois a promis Gabriel nous ne ferons pas une grande coalition « contre nos principes ». Et sans un salaire minimum fédéral interprofessionnel à 8,5 euros de l'heure, il n'y aura pas d'accord. Gabriel a préparé tout de même les délégués à de douloureux compromis...mettant en garde ceux qui attendent que « nous fassions passer 100 % du programme électoral de notre parti ».

Mais le critère pour le président du SPD n'est pas le sentiment des militants du parti à l'égard de la grande coalition, « mais la vie des gens ». Si la grande coalition permet d'imposer un peu plus de « fairness » pour les salariés sur le marché du travail et l'accès à la double nationalité pour eux qui veulent obtenir la nationalité allemande sans renoncer en mêmetemps à leur origine, le SPD ne doit pas se dérober. « ce serait peut être plus simple pour nous de nous défiler, et de rester dans l'opposition, mais la vie serait sérieusement plus difficile pendant quatre ans pour les gens concernés ».

Les sociaux-démocrates ne doivent donc pas gâcher la moindre chance de changement de politique selon lui, après quatre ans de gouvernement de la CDU/CSU avec les libéraux. Notamment en ce qui concerne les « investissements dont ont besoin les communes, les écoles, les voies de communications », soulignera le maire social-démocrate de Leipzig, Burkhard Jung, fustigeant la politique budgétaire d'Angela Merkel.

Il ne s'agit pas pour le SPD d'une obligation de gouverner. Gabriel a fait une croix sur la maxime traditionnelle : « le pays d'abord, le parti ensuite », un vieux principe au SPD. « Ce qui est mauvais pour le SPD ne peut pas être bon pour l'Allemagne », assène-t-il.

Or la crise de confiance n'a jamais été si grande entre « ceux d'en haut », les dirigeants politiques à la conquête des ministères, et « ceux d'en bas », reconnaît-il. Une véritable « fracture culturelle » s'est installée entre la direction du SPD et son électorat. Le parti social-démocrate n'est plus considéré comme le représentant des défavorisés, des petites gens.

Une défiance qui ne s'effaçera que si la base du parti se sent à nouveau maîtresse de ses choix. D'ou la décision révolutionnaire de soumettre le résultat final des négociations avec la CDU/CSU au vote des 473000 adhérents du parti et non à un congrès, rassemblant justement la direction, les permanents, les secrétaires du parti.

Il faudra pour convaincre les adhérents, la base, un programme « marqué SPD ». Or pour l'instant les négociations semblent au point mort. Le droit à la double nationalité reste tabou pour les démocrates-chrétiens, comme le mariage homosexuel et le droit d'adoption pour les couples du même sexe. La CDU/CSU défend à l'inverse bec et ongle l'allocation d'éducation des enfants à la maison, dont le SPD ne veut pas entendre parler. Les désaccords demeurent sur l'aide au financement des écoles à plein temps dans les Länder par l'état fédéral, comme sur la réforme de la progression de l'impôt et l'augmentation de la tranche d'impôt la plus élevée.

L'accord semble acquis par contre sur la réduction du coût du « tournant énergétique » pour les particuliers, avec la réduction des subventions aux énergies éoliennes. Un frein à la hausse des loyer a été adoptée, limitant à 10 % du loyer moyen local leur augmentation lors du changement de locataire.

Mais le salaire minimum à 8,5 euros et le minimum retraite à 850 euros ont été renvoyés au dernier round de négociation, fin novembre. La vignette pour les véhicules particuliers étrangers sur les autoroutes, chère à la CSU, et rejetée par le SPD, pourrait être la monnaie d'échange, pour un compromis final.

Il s'agira d'un accord limité, pour quatre ans a insisté Gabriel. Le SPD n'exclut plus une alliance à gauche avec le parti die Linke pour 2017, une perspective adoptée à ce congrès.

Un « tournant » salué aussi bien par Hilde Mattheis, dirigeante du courant gauche du parti social démocrate que par Johannes Kars, responsable du Seeheimer Kreis, l'aile droite de la social-démocratie. Katja Kippping, dirigante de die Linke s'en félicite également. Les Verts avaient déjà invité à plusieurs reprises le SPD a faire le pas indispensable à la constitution éventuelle d'un gouvernement rouge-rouge-vert. Seul pour l'instant, Peer Steinbrück n'applaudit pas.

Le SPD était de toute façon contraint d'entamer tôt ou tard cette « révision » de l'interdit qui pèse depuis la réunification sur une alliance avec le parti issu à l'est de l'ex SED et à l'ouest de la dissidence de l'ex-président du SPD Oskar Lafontaine et de l'aile gauche du syndicat de la métallurgie notamment. L'alliance avec die Linke est déjà une réalité politique dans les Länder, à l'est pour l'essentiel. Et surtout le SPD n'a guère de possibilité de faire élire un chancelier social- démocrate, hors d'une alliance avec les verts et die Linke. Ces trois partis détiennent une -petite- majorité au Bundestag aujourd'hui. Ils étaient déjà majoritaires en 2005, après la défaite de l'ex-chancelier Schröder face à Merkel. En rejetant une alliance avec die Linke sur le plan fédéral le SPD reste condamné à n'être que le partenaire junior d'une grande coalition avec la CDU/CSU.

Le choix de faire avaliser ce changement lors du congrès de Leipzig qui s'ouvre aujourd'hui peut paraître d'ailleurs quelque peu bizarre au moment ou le SPD négocie avec les démocrates chrétiens de la CDU et de la CSU un programme de gouvernement.

Le tournant vers die Linke donne un petit coup de rouge au congrès au moment ou le parti social-démocrate prépare une grande coalition dont les conséquences auprès de son électorat pour le prochain vote en 2017 sont tout à fait hypothétiques.

« C'est un peu comme si les parents laissaient leurs enfants discuter des avantages philosophiques de l'amour libre pendant qu'ils négocient en coulisse à leur place un contrat de mariage de convenance », note le Frankfurter Allgemeine Zeitung.