Débat: L'Allemagne condamne l'Europe à la stagnation, selon George Soros. Faux, réplique Josef Joffe (die Zeit)

(Mis à jour le 4 mars) « La politique d'austérité imposée par l'Allemagne à l'Europe a conduit à la dépression. A tel point que l'on peut comparer la crise de l'euro avec la grande dépression des années trente ».Soros.JPG C'est le gourou de la finance américain, Georges Soros qui émet ce jugement sans appel dans le quotidien berlinois Tagesspiegel. « L'Allemagne se conduit comme la version européenne de mouvement Tea-party aux USA, poursuit-il. Elle refuse les transferts financiers à l'intérieur d'un état fédéral, et s'oppose aux transferts entre états. Mais il existe un système social très développé et très efficace à l'intérieur de la République fédérale et une péréquation financière entre les Länder (Finanzausgleich). Les Allemands font le strict minimum et seulement quand il est impossible de l'éviter. Mais ce n'est pas ainsi que nous impulserons la croissance absolument indispensable en Europe. »

Soros, à l'inverse de la chancelière, est partisan des eurobonds, qui donneraient le temps nécessaire à la réalisation des réformes indispensables à la restauration de la compétitivité. « Celà impliquerait bien sûr des transferts financiers de l'Allemagne vers l'Espagne ou l'Italie. Mais dans d'autres circonstances (Umstände) ils pourraient en fait se révéler être des transferts financiers dans l'autre sens. »

On souligner ici d'ailleurs que les transferts existent déjà bel et bien en faveur de l'Allemagne, et en provenance des pays du Sud. Faute de bras et de cerveaux en nombre suffisants, l'industrie allemande a un urgent besoin des jeunes italiens, grecs, espagnols qui viennent en Allemagne à l'instigation des grandes entreprises. Ils y trouvent certes un travail. Mais l'économie allemande bénéficie aussi du même coup d'un transfert de richesses des plus précieux qui soit, la matière grise. Le coût de l'éducation et de la formation des nouveaux arrivants a bien évidemment été assumé par les pays dont ils sont originaires, c'est une épargne pour l'Allemagne, et un transfert financier entre pays membres que par ailleurs l'Allemagne rejette. Mais fermons la parenthèse.

La politique d'austérité ne marche pas estime enfin Soros, y compris en Irlande. L'économie y retrouve certes sa forme, mais les gains ne profitent pas aux irlandais mais avant tout aux groupes High-Tech qui ne paient pas d'impôts, ou très peu...

Autant de critiques qui méritent l'attention, quoique l'on pense de Soros, par ailleurs.

Mais un point de vue qui ne plait pas du tout à Josef Joffe, plume et éditeur de « die Zeit », qui fustige les tentatives « d'agit-prop' » de Soros contre Merkel. L'acrobate de la finance célèbre pour sa spéculation contre la livre-sterling, voudrait jouer un rôle en politique, estime-t-il. Mais sa démonstration du rôle néfaste de la politique allemande en Europe ne tient pas, selon Joffe.

La récession de 2007/2008 est une mini-crise comparée à la grande dépression des années trente, lorsque 25 000 banques firent faillite, tandis que le chômage frisait les 40 %, le marché boursier avait chuté jusqu'à un taux représentant 10 % de ses cours les plus élevés, avant le vendredi noir.

Aujourd'hui à l'inverse le taux de chômage en Europe ne dépasse pas 12 % et les valeurs boursières ont perdu le quart de leur valeur.

La politique d'austérité imposée par Merkel n'a pas non plus les effets coupables que lui impute Soros, selon Joffe. « Seul Chypre n'affichera aucune croissance cette année, partout ailleurs c'est reparti et même l'enfant terrible de la zone, la Grèce a renoué avec la croissance. Même l'Espagne et le Portugal affiche un + 1 %. Prétendre qu'il s'agit là d'une dépression, c'est abuser de ce que l'on appelle en littérature la liberté du poète, ou bien en terme moins poétique de l'agit-prop'. »

L'éditeur de die Zeit fait également le procès des eurobonds dont Soros propose la création. Il réplique qu'ils permettraient l'accès des pays du « Club Med », surnommé les « PIIGS » (sic) aux prêts à faible taux d'intérêts -alors qu'ils doivent payer au contraire des intérêts élevés en raison de leur situation financière et budgétaire. Ce serait selon Joffe fournir aux malades la « médecine » qui les a justement conduit au désastre de ces dernières décennies.

« L'euro était à peine entré en vigueur que la Grèce et compagnie on eu accès à un argent beaucoup plus facile que du temps de la lire et du drachme. Les dettes calculées faisaient tomber les risques de dévalorisation de la monnaie nationale et les taux d'intérêts des emprunts du même coup, conduisant Dublin,Rome, Lisbonne, Athène et Madrid au dord de la faillite. Soros veut relancer ce jeu avec les eurobonds, épargnant ainsi au pays subventionnés la politique de réformes qu'ils doivent mettre en œuvre. » Car les vrais problèmes de la France et de l'Italie sont, selon la plume de « die Zeit », la hausse des coûts salariaux qui ont rendu leurs produits non-concurrentiels sur le marché mondial.

Mais évidemment il est beaucoup plus facile de conspuer Angela Merkel et les Allemands que de s'attaquer au manque de volonté despays en crise de se réformer.

Une critique de Soros qui enfile au passage toutes les « évidences » du discours économique arrogant de l'establishment et de l « élite »...en Allemagne, vis à vis des pays dudit « Club-med »

Le livre qui vient de paraître de deux correspondants à Bruxelles Cerstin Gammelin (Süddeutsche Zeitung) et Raimund Löw (ORF) analysant qui gouverne l'UE, donne un autre éclairage de la chancelière et de sa politique européenne, note Spiegel on line, qui rappelle l'analyse du sociologue Ulrich Beck de la politique d' Angela « Merkiavelli ». Elle utilise un mélange raffiné de maternage et de froid calcul. Libéralisme brutal à l'extérieur et consensus social-démocrate à l'intérieur, là ou elle craint la sanction de l'électorat. «  A l'étranger on doit la craindre, et au pays l'aimer. Pour le reste de l'Europe cela signifie que Merkel est d'un froid machiavélisme inspiré par l'intérêt de l'Allemagne. »

Lors du sommet de crise en 2010, la chancelière proposa par exemple de suspendre le droit de vote des pays de la zone euro qui sont trop endettés, à l'exemple de l'article 7 qui prévoit de telles mesures en cas de pays membre de l'Union mettant en cause les droits de l'homme. Elle n'obtiendra pas gain de cause. Mais elle fera par contre la loi en rejetant la proposition avancée par le président de la commission européenne José Manuel Barroso, de réduire à 20 millions le nombre des Européens « pauvres » à l'horizon 2020. « Il ne s'agit pas là d'une compétence de l'union, assure-t-elle, et cela reste du ressort des états nationaux. » Elle répliquera de même au président français Nicolas Sarkozy qui plaidait pour une solution européenne de sortie de la crise financière en 2008, « chacun sa merde, Jedem seine Scheiße ». « Un membre de la délégation allemande rapporte une version plus décente du mot de la chancelière, poursuit Spiegel on line, citant l'ouvrage des deux journalistes en faisant référence au mots de Goethe, « quand chacun balaie devant sa porte, tous les quartiers de la ville sont propres ».