"Tu crois que la crise des réfugiés va créer de nouveaux emplois en Saxe. Oui en tout cas chez les pompiers ». Le quotidien berlinois Tagesspiegel fait de l'humour noir sur fond de dessin reproduisant un immeuble au toit en cendre.

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Bautzen, hôtel d'accueil des réfugiés incendié, fév. 2016

"les attaques xénophobes et racistes contre les réfugiés dans le Land de Saxe ont déclenché une tempête de protestation" dans toute l'Allemagne. L'incendie criminel à Bautzen, détruisant les bâtiments qui devaient accueillir des réfugiés ce week-end, à même été troublé par une cohorte d'excités, sous l'emprise de l'alcool ou non, qui se réjouissaient bruyamment des flammes.

Bautzen n'est pas loin de Dresde, le berceau de Pegida. Jeudi dernier c'est un autre village saxon, Clausnitz, qui a fait le une de l’actualité des réfugiés, des dizaines de personnes bloquant pendant des heures le bus qui convoyait une vingtaine de réfugiés à leur lieu d'hébergement. Insultes, menaces, alternaient avec le slogan détourné des manifestations de la révolution citoyenne de 1989, "nous sommes le peuple". (comme le montre cette vidéo:

Autant de gestes que condamne le ministre président démocrate chrétien du Land de Saxe, Stanislaw Tillich "ce ne sont pas des êtres humains qui agissent ainsi. Ce sont des criminels. C'est écoeurant et abominable ». Aydan Ozoguz, chargé de l'intégration du gouvernement Merkel se dit "choqué de ce que de telles scènes dans lesquelles une foule applaudit parce qu'un foyer de réfugiés brûle se se produisent à nouveau en Allemagne. Un tel comportement est misérable ».

Mais "il n'y a pas que des nazis qui se manifestent à Bautzen", corrige Eveline Günther, du mouvement "Bautzen bleibt bund" -Bautzen est multicolore- dont les propos sont rapportés par le Süddeutsche Zeitung. Fin janvier 420 personnes étaient rassemblées dans la salle du théâtre de la ville, afin de faire la lumière sur l'arrivée prochaine des réfugiés. Dans une atmosphère chargée d'émotion, mais très réaliste. Un cabinet médical et un salon de maquillage venaient d'être fermés dans le bâtiment voisin par le propriétaire de l'immeuble, se traduisant par des emplois en moins. L'arrivée des migrants contribuaient à alourdir l'atmosphère dans la petite ville. Les participants posèrent de nombreuses question. Les gens étaient inquiets, manifestaient leurs craintes en majorité. Mais ils voulaient savoir avant tout comment l'accueil des réfugiés allait être organisé. Rien ne permettait de prévoir que le bâtiment pour les accueillir allait être incendié. Seul un petit groupe au fond de la salle se manifestait par des interpellations emplies de haine. Eveline Günther, animatrice du « théâtre sorbe-allemand » -les Sorbes sont une minorité et une langue reconnue en Allemagne- s'insurge au passage contre l'utilisation par les protestataires xénophobes de Clausnitz du slogan des manifestants qui firent tomber le mur en 1989, "nous sommes le peuple", . "Ils sont un peuple, c'est vrai", mais plutôt ridicule". le peuple actuellement est la majorité silencieuse. « Mais les rangs de l'extrême droite grossissent. Des gens que l'on n'aurait jamais soupçonnés répètent des slogans xénophobes. » Il y a certes des foyers de réfugiés qui brûlent partout en Allemagne. « Mais ici il y a l'insécurité sociale, et peu d'emplois. Les jeunes s'en vont. Les hommes sont en excédents et la criminalité est importante en raison du manque d'effectifs policiers. Ce qui se fait sentir également dans les défaillances de la sécurité autour des foyers de réfugiés. Mais la xénophobie latente cependant n'est pas un phénomène saxon. » « On ne parle pas de ces nombreux volontaires qui s'engagent pour aider les réfugiés, qui se préoccupent de faire progresser leur intégration et qui se mobilisent contre les propagateurs de la haine qui pourrit le climat local. Le Saxe-Bashing ne mène à rien. Il faut renforcer par tous les moyens les gens qui s'engagent et se tourner vers la majorité silencieuse pour renforcer la communication, conclut l'animatrice.

Pegida et le « chauvinisme saxon » s'expliquent,  selon le politologue de Dresde, Hans Vorländer dans le quotidien die Welt,  parce que "Dresde est une ville très, très conservatrice, un Biotop politique très particulier, plus un mythe qu'une véritable ville. Avec une faible urbanité, elle vit énormément sur les histoires ou la narration du passé." Le « chauvinisme saxon » tient par ailleurs selon lui à une opposition est-ouest qui 25 ans après la chute du mur ne s'est pas résorbée, et à une grande défiance à l'égard du système politique et médiatique fédéral. Les manifestants de Pegida n'ont toujours pas digéré l'invasion des élites de l'ouest venues à l'époque  reconstruire  l'ex Allemagne de  l'est sur le modèle de l'Allemagne fédérale, et ls craignent aujourd'hui "une nouvelle invasion des réfugiés" qui les menace d'une nouvelle dépossession de leurs traditions.

La xénophobie en Saxe, repose entre autre sur une population homogène, qui n'a pas d'expérience de la pluralité ethnique, du multiculturalisme, souligne le sociologue Frank Richter. Il existe une fierté saxonne qui peut conduire au rejet à l'égard des étrangers. « Les jeunes n'ont pas d'avenir dans les petites villes et les campagnes de la région, hormis l'exil vers l'ouest et les métropoles. L'influence des églises et de la morale de l'accueil vis à vis des réfugiés qu'elles défendent est de plus quasi inexistante dans une ex-Allemagne de l'est ou 80 % des habitants restent « a-religieux » ».

Le poids important de l'extrême droite très implantée dans la région, dans les campagnes, les petites villes et municipalités de la région autour de Dresde jusqu'à la frontière tchèque a par ailleurs été souvent ignoré ou sous-estimé. Et les gens qui s'y opposent n'ont pas toujours eu le temps de s'organiser comme l'ont fait les habitants des deux capitales saxonnes, Leipzig et Dresde. Autant de facteurs qui s'additionnent pour expliquer le cas saxon.

Mais il serait totalement erroné de considérer la population saxonne comme xénophobe ou d'extrême droite rappelle le sociologue.

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