"On a cru pendant des décennies à Berlin que la sécurité et la paix en Europe n'était possible que par la coopération avec Moscou, et non par la confrontation. On voit maintenant en direct comment cette politique étrangère s'effondre comme un chateau de sable face à la vague Poutine." Der Spiegel résume ainsi en quelques mots la sidération allemande face à l'agression de l'Ukraine par la Russie.
Puis, "l'incroyable s'est produit", résume Robert Habeck, Vert, ministre de l'économie et vice-chancelier. "La Russie attaque l'Ukraine et nous avons une guerre en Europe", alors que l'on croyait cela réservé aux livres d'histoire.

Les voyages à Berlin et les discussions à une table de six mètres de large, conclues par une conférence de presse, "tout cela n'a servi à rien, commente le Berliner Zeitung. Ce n'était qu'une farce". L'impérialiste russe Wladimir Poutine a déclaré officiellement la guerre à l'Ukraine lundi matin poursuit le quotidien berlinois. La Russie a envahie son voisin pacifique afin de poursuivre sa propre expansion. Si le mot "rupture de civilisation" a encore un sens, c'est bien le cas. S'il est impossible de savoir comment cette agression influera sur la politique de la planète, il est certain en tout cas  que ce 24 février "est une césure dans l'histoire de l'Europe."

La maire de Berlin, Franziska Giffey (SPD) a souligné aussitôt que l'agression contre l'Ukraine "est un terrible évènement" qui aura de graves conséquences en Ukraine et pour la paix en Europe. Il faut se préparer aussi à ses conséquences. "Les gens vont fuir les affrontements militaires et venir se réfugier à Berlin". Giffey a demandé par conséquent à tous les membres du sénat berlinois d'évaluer les mesures immédiates à prendre dans leur domaines respectifs afin de répondre à ce drame.

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Le gouvernement Scholz et le SPD sont évidemment en première ligne face au désastre de la politique de coopération avec Moscou. Mais la politique à l'égard de Moscou  -et de la Chine- est un héritage de l'ère Merkel. La construction des Gazoducs Northstream I et Northstream II, promue par l'ex chancelier social-démocrate Gerhard  Schröder, avait l'approbation et le soutien d'Angela Merkel, de son parti la CDU  et des grands groupes industriels allemands, Siemens, Basf...

Ainsi Annegret Kramp-Karrenbauer, la dernière ministre de la défense d’Angela Merkel (2019-2021), se mord les doigts de la tolérance allemande à l'égard de la Russie: "Je suis furieuse contre nous, car nous avons failli face à l’histoire." Après la Géorgie puis la Crimée et le Donbass, l'Allemagne n'a rien fait pour dissuader Poutine, selon elle, oubliant la leçon des chanceliers Schmidt (SPD) et Kohl (CDU), à savoir qu’il faut toujours commencer par négocier, mais qu'il faut être assez forts militairement pour que ne pas négocier ne soit pas une option pour la partie adverse.

Sous le choc de l'agression,  Schröder lui même a été contraint de se distancier de son ami Poutine. "Il faut mettre fin au plus tôt à la guerre et aux souffrances qu'elle entraîne pour les gens en Ukraine, écrit-il sur sa page Linkedin". C'est bien la responsabilité du régime russe, selon lui. L'ouest n'en a pas moins commis de nombreuses erreurs ces dernières années dans ses relations avec Moscou, selon lui. Mais la défense des intérets de la Russie ne justifie pas le recours à l'agression militaire, estime l'ex-chancelier.

Schröder n'a pas démissionné cependant de ses fonctions à la tête des groupes industriels russes dont il s'est fait le lobyiste. Il devrait même rejoindre bientôt la direction du groupe tentaculaire Gazprom'. A l'inverse, Heine Wiese l'un de ses proches, défenseur de la politique amicale à l'égard de Moscou au sein du SPD et consul honoraire de Russie à Hanovre vient de démissioner de cette fonction.

Au sein du SPD les partisans de la politique cordiale avec Moscou pronée par le chancelier Schröder se retrouvent isolés. L'aigreur contre l'ex chancelier va croissant. La direction du parti doit couper les ponts avec lui, estiment nombre de militants. Gesine Schwann, figure respectée du SPD, espère que le président du parti, Lars Klingbeil, saura protéger le SPD auquel on ne cesse de reprocher ses liens avec Schröder.

Celui-ci estime que les nombreuses offre de dialogue à l'adresse du gouvernement russe au cours des derniers mois étaient opportunes. Il était juste de privilégier la voie diplomatique et de tendre la main à divers reprises, selon Lars Klingbeil, "mais nous devons admettre que cette main tendue à Wladimir Poutine nous a été renvoyée comme une gifle."

Quant au parti libéral (FDP) qui participe au gouvernement Scholz, son secrétaire général Bijan Djir-Sarai assure: "Il faut en finir avec la naïveté à l'égard de la Russie. Il ne s'agit pas seulement de l'Ukraine, mais aussi de l'avenir de l'ensemble du continent européen,"

L'agression russe enfin a sonné le glas également de la politique cordiale du parti la Gauche (die Linke) à l'égard de Moscou. "La reconnaissance des républiques populaires (Donetzk et Lougansk) et l'invasion de l'Ukraine sont une nouvelle escalade dans le conflit, ont déclaré Janine Wissler et Amira Mohame Ali représentant la direction du parti et du groupe parlementaire. Ce n'est en aucun cas une mission de paix, c'est une atteinte aux droits des peuples qui porte atteinte à la souveraineté et l'intégrité territoriale de l'Ukraine. Le danger s'aggrave d'une grande guerre en Europe."

Une faillite de la politique à l'égard de Moscou  et un désarroi général qui conduit le quotidien Frankfurter Allgemeine Zeitung à conclure:  "l'idéalisme allemand se révèle être une erreur historique, l'échec moral et matériel d'une génération. Un nouveau départ de la politique de sécurité allemand est difficilement possible. Pas avec ces politiciens."