La chancelière a fait irruption nolens volens deux semaines avant les élections dans la politique intérieure turque constate le Frankfurter Allgemeine Zeitung. Sa visite à Istanbul pour rencontrer le premier ministre Davutoglu puis à Ankara pour saluer Erdogan dans son palais était-elle le voyage le plus important de son mandat ? Le superlatif indique le côté dramatique de la situation et l'urgence de la realpolitik à laquelle l'Europe est contrainte, face à la plus importante migration depuis la guerre.

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Erdogan reçoit Merkel au palais. Ankara oct. 2015

Merkel veut répartir équitablement le poids des réfugiés en Europe, elle sera à l'inverse contrainte de partager le poids qui pèse sur le pays frontière qu'est la Turquie. La réanimation promise dimanche des négociations pour son adhésion à l'Union européenne ne font évidemment pas partie des priorités de la chancelière. Collision d'intérêts, contradictions morales, politiques, et du droit des peuples s'accumulent. « Quel sera le prix de la coopération turque ? »

« Merkel est confrontée à une telle pression en Allemagne sur la question des réfugiés qu'elle jette sans aucune retenue par dessus bord toutes les préventions qu'elle avait jusqu'ici contre la Turquie et Erdogan en particulier, estime le correspondant à Istanbul du Tageszeitung, J.Gottschlich. » Mais celui-ci fera payer cher toutes concessions et pas seulement argent comptant. Il attend également de la chancelière qu'elle soutienne sa politique en Syrie, en particulier en ce qui concerne l'instauration d'une zone de sécurité aérienne au nord de la Syrie afin de pouvoir combattre avec plus d'efficacité les Kurdes syriens et le PKK.

Il est encore plus caricatural que l'UE et l'Allemagne s'apprêtent à reconnaître la Turquie comme un pays « sûr » c'est à dire un état quasi-démocratique ne justifiant pas à priori de demande d'asile de ses citoyens alors qu'Erdogan ne tolère aucune remarque sur ses méthodes de gouvernement anti-démocratique, l'oppression massive de toute opposition et l'étranglement des libertés des médias y compris. « Depuis le coup d'état militaire de 1980, le pays n'avait jamais été si incertain pour les Kurdes, mais aussi pour l'opposition laïque. Et le soutien à la guerre contre le PKK témoignerait d'une capitulation morale et politique. Car cette politique de guerre ne précipite pas seulement la Turquie dans un tourment sans fin à l'intérieur, elle comporte aussi le risque de l'entraîner dans les tourbillons de la guerre civile en Syrie, tout en y déclenchant de nouvelles vagues de fugitifs. »

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Le quotidien die Welt pourtant plutôt favorable à la chancellerie parle lui d'hypocrisie du voyage de la chancelière à Istanbul. Erdogan, Putin et Orban, considèrent l'Europe comme un géant économique chancelant, un nain politique et un vermisseau militaire et les dirigeants européens comme des hypocrites qui s'abreuvent de paroles cultivant leurs désirs et volonté sans mettre vraiment les mains dans la crise. Sur un point ils ont raison. "Il est peut être indispensable de négocier avec la Turquie, realpolitik oblige, mais il est parfaitement hypocrite de lui demander de contrôler quelques 7000 kilomètres de côtes pour ne pas parler de ses frontières terrestres alors que l'Allemagne ne saurait contrôles les siennes, 3000 kilomètres environ. Angela Merkel s'inquiète des images traumatisantes de réfugiés passant la frontière à Passau. Mais ce qui se passe en Turquie ne l'intéresse pas. C'est aussi simple que ça."

La presse turque n'est pas en reste d'ailleurs. « la plupart des analystes estiment que la visite de la chancelière s'explique d'abord par des impératifs de politique intérieure, en raison des pressions qu'elle subit avec la crise des réfugiés, commente Hurriyet daily news . Merkel obtiendra peu d'Ankara au bout du compte, si l'UE n'ouvre pas ses coffres et ses portes à la Turquie, et c'est Erdogan qui tirera le bénéfice politique de sa visite. Il ne perdra pas l'occasion de répéter « vous voyez comment ils frappent à notre porte comme des moutons quand ils sont besoin de nous » ?

Il n'y a malheureusement pas d'alternative crédible aux négociations d'urgence avec les despotes,  commente quant à lui le Berliner Zeitung. "La visite de Merkel à Ankara dimanche pour rencontrer Erdogan revient à valoriser un autocrate, assènent les critiques". Et Erdogan est effectivement un partenaire peu reluisant. Merkel veut gagner son concours dans la crise des réfugiés et pour une solution politique en Syrie. « Mais elle va surtout à sa rencontre en raison de la crise des réfugiés et de la pression à laquelle elle est soumise. » La Turquie est le principal pays de transit vers l'Europe et sans elle il n'est pas de solution à la crise. L'Allemagne met ses principes de côté par intérêt propre. S'ajoutent au voyage à Ankara, au palais d'Erdogan, les voyages du ministre des affaires étrangères Franck-Walter Steinmeier (SPD) en Iran en Arabie saoudite ; les négociations envisagées avec Assad -un dictateur qui tue nombre de gens de son propre peuple avec des barils d'explosifs et des armes chimique ; le recours à la médiation de Poutine, après les aventures de l'Ukraine et de la Crimée...tout cela fait beaucoup et donne à réfléchir.

Au nom de l'objectif commun d'en finir avec l'état islamiste et la guerre en Syrie, le réalisme politique n'implique-t-il pas l'arbitraire dans le domaine des droits de l'homme ? L'ouest ne doit-il pas faire contre mauvaise fortune bon cœur face aux bourreaux, tant que les objectifs de politique étrangères peuvent être identiques.

Oui et non. D'un côté Il faut pouvoir s'arranger, même avec Assad. Car la solution de la force est censée avoir fait faillite depuis le renversement de Saddam Hussein et ses suites. Mais il n'en faut pas moins critiquer les atteintes aux droits de l'homme et les sanctions sont toujours un recours possible, y compris contre les les partenaires de négociations. L'expérience des dernières années montre que les négociations sont préférables que la guerre.

Lire également mon billet: Réfugiés, Merkel se troune vers Erdogan